L'Ange

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La vie est courte. Très très courte. Il faut se dépêcher d’écrire. Tisser un filet avec des mots, y attraper les choses de la vie, qu'on ne peut pas nommer avec les mots. S'en fabriquer des  [+]

Et j'avais appelé l'Ange, et l'Ange est venu...comme d'habitude. Toujours ce manteau gris, une écharpe en laine. Cela faisait longtemps, que je ne l'avais pas convoqué. Parce que ça allait bien, tout allait bien. Et lui, qu'est-ce qu'il faisait pendant tout ce temps-là ? Est-ce qu'il s’ennuyait, se sentait inutile ? Ou s'occupait-il d'autres personnes, qui allaient moins bien. On ne peut pas savoir, il ne parle jamais. Il vient, il s'assoit, pas loin, des fois tout près, il me regarde...et dans ce regard il y a un truc, il y a quelque chose, ce pourquoi je l'appelle quand ça ne va pas trop fort. Il me regarde comme si...comme si j'avais le droit d’être là, comme si j'avais le droit d’être. Le droit d'être ! De ne pas être bien, d’être malheureuse, d’être jalouse, d’être petite, minuscule, d’être méchante, d’être gentille... Comme si j'avais le droit d'avoir peur, et ça ne lui faisait pas peur. Il me regarde et dans ces yeux il n'y a pas de compassion, ni d'amour, mais ce n'est pas un regard froid, non, ce n'est pas un regard qui vous dit « tout va bien », mais « je suis là ». Dans ce regard il y a les souffrances des milliers de personnes, des grandes, des moyennes et des petites souffrances. Il les a vues, il les voit encore, il n'a rien pu faire pour les soulager, mais il était là. Il s'est déplacé. Pas pour juger, ni pour intervenir, ni pour écouter. Juste pour être là.

Je ne me souviens pas, quand je l'ai fait venir pour la première fois. C'était simple et naturel, je savais qu'il allait venir. Une fois c'est un copain à lui qui est venu, un remplaçant intérimaire, habillé comme un sans-abri, avec des sacs de supermarché, mais je l'ai reconnu, par le regard. C'était à l’hôpital, je lui ai donné une cigarette, il l'a prise sans rien dire. Normal, les anges ne parlent pas. Ils n'ont pas de domicile fixe, pas de téléphone, pas de compte en banque, ils sont légers. Certains ont des ailes, lui avait ses sacs de courses, c'était certainement pour lester, pour pouvoir rester un moment avec nous, les sans-ailes.

Je n'ai pas osé de lui demander s'il en était un, ça ne se fait pas, c'est comme un secret. Il ne faut pas mettre les mots dessus, les anges n'aiment pas les mots. Les mots ont trop de poids et eux doivent rester légers. Qu'avait-il dans ses sacs de si précieux ? Les restes de sa vie d'avant, d'avant d'être embauché... Des billes, un billet de train, une bouteille vide, un bonnet, un ticket de manège, une enveloppe, une pomme de pin, une boîte en fer toute rouillée, un oiseau en bois, un pot de confiture, une plume, des poches en plastique, un bout de ficelle...toutes ces choses indispensables, qu'on emporte en urgence en plein incendie, en plein tremblement de terre, après une inondation, une déception, une trahison. Il ne faut rien oublier, c'est important... pour continuer après, après les cendres. Faut pas oublier la pomme de pin, ni la boite en fer.

Et s'il me prenait pour un ange, moi aussi, assise en face de lui, regard triste mais bienveillant, les écouteurs dans les oreilles, une cigarette dans la main... Et si j'étais un ange ? On ne m'avait rien dit, on ne m'a pas prévenue, mais j'étais choisie. J'étais choisie pour être là sans être là, pour accompagner sans être vue, pour ne pas répondre aux questions posées, juste pour passer...juste pour passer avec mes sacs remplis de souvenirs, avec mes ailes alourdies par la longueur du trajet. Je ne le saurai pas. Cela n'a pas d'importance. Aucune importance. Je passe. Il passe. Nous passons.
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