L'âne, les mouettes et les statues

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J'étais prof de sciences économiques et sociales, maintenant à la retraite. J' ai écrit et publié un recueil de slams et de chroniques "Au gré des jours". J'anime un petit atelier d'écriture  [+]

Dans une étroite vallée en lisière du village, non loin de la mer, se côtoient la verte pelouse du stade et le jardin d’enfants hérissé de statues créées par des apprentis sculpteurs.
Sur la pelouse, un groupe de mouettes picorent des graines et des insectes pour changer de leur pêche habituelle et rafraichissent leur plumage sur l’humidité bienfaisante en regardant les enfants jouer.
De l’autre côté de la clôture, les enfants du village volent comme des essaims de la balançoire au toboggan, de la cage à écureuil à l’espalier en zigzagant entre les statues.
Les plus jeunes font le tour des animaux de pierre, l’ours, le chien, la tortue, le lézard, le mouton. Chacun choisit un camarade pour lui raconter une histoire ou lui confier ses peines.
Mouettes et enfants ne se rendent pas compte qu’un voisin les observe sans en avoir l’air. C’est l’âne. Broutant de long en large sur l’espace autorisé par sa longue corde, il lorgne régulièrement vers le stade et le jardin d’enfants.
Il garde sa discrétion habituelle mais son braiement intermittent trahit sa présence. Peut-être veut-il aussi qu’on s’intéresse à lui, le solitaire. Cependant, même en renouvelant ses appels, il ne suscite aucun intérêt ni des unes ni des autres.
Un matin, aucun enfant n’apparait. Ane et mouettes s’interrogent. Le lendemain, ne voyant encore aucune présence, les mouettes tiennent leur conciliabule.
Certes, il est agréable de survoler la mer, les plages, les voiliers, mais tous ces enfants ont l’air de bien s’amuser dans le parc et les mouettes sont friandes d’activités nouvelles.
Elles décident alors de passer d’un coup d’aile dans le jardin d’enfants.
Mais que faire avec tous ces instruments et ces statues ? On peut toujours se poser dessus et ensuite ? L’une des mouettes glisse involontairement sur la pente du toboggan et télescope celle qui s’était postée juste en bas. Une autre se prend les pattes dans l’échelle de corde et se retrouve suspendue la tête en bas. Une troisième tente d’agiter sa queue sur la balançoire mais rien ne bouge. La dernière s’adresse au mouton de pierre, mais sans réponse. Quelle déception !
Au loin l’âne s’écroule de rire de les voir si maladroites ; il se roule dans l’herbe si bien que la corde qui l’entravait casse. Le voilà libre. Et c’est grâce aux mouettes ! Il peut bien leur rendre un service.
Il s’approche du jardin d’enfants et se met à braire plusieurs fois en essayant d’être le plus amical possible. Les mouettes se tournent vers lui. Il leur fait comprendre qu’il pourrait leur montrer comment s’amuser si elles le faisaient entrer dans le parc.
A force de coups de bec, le grillage est suffisamment ouvert pour que l’âne se faufile. Il avait vu tellement souvent les enfants à l’œuvre qu’il pouvait certainement les imiter.
Il commence par se hisser sur la balançoire mais sous son poids la planche cogne le sol. Alors les mouettes prennent les cordes dans leur bec et se mettent à voleter en cadence, si bien que l’âne est transporté dans les airs. Elles comprennent que si chacune tient un côté de la balançoire, une autre peut se balancer.
Puis l’âne veut leur montrer comment s’agripper sur l’espalier. Il rue si bien des pattes arrière qu’il se retrouve suspendu, le museau dans le sable, ce qui le fait éternuer sur les mouettes. Malgré cela, elles l’aident à s’extirper en le tirant par la queue mais il fait un roulé-boulé et se cogne contre l’ours en pierre. Il se met à braire de douleur.
Légèrement évanoui par ces chocs, il demande à retourner dans son pré. Alors plusieurs mouettes montent sur son dos et le guident vers le grillage ouvert en piaillant à tue-tête pour le remercier.
Ce vacarme réveille les statues. L’apprentissage des mouettes leur donne des idées. Malgré leur poids, elles se déplacent au plus vite sur les appareils des enfants avant qu’elles ne reviennent.
A leur retour, les mouettes protestent : « On était les premières ! Vous allez casser tous les jeux, les enfants n’auront plus rien ! »
Alors, les statues révèlent leur secret : « Nous dormons le jour, mais la nuit, dans l’obscurité, on se promène dans le parc et nous aussi on essaie de se balancer ou de monter à la corde. Maintenant que vous nous avez montré, on pourra s’en donner à cœur joie avec les jeux d’enfants. »
Alors, ce soir-là, sous la lune ébahie, plutôt que de partir vers la mer, les mouettes partagent la balançoire, l’espalier et les autres jeux avec l’ours, le mouton, le lézard, le chien et la tortue.
L’âne n’a rien entendu. Il s’est endormi en rêvant qu’il s’envolait avec les mouettes.
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