L'armoire

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Rêveur et voyageur, j'espère que mes propositions vous séduiront. Merci par avance pour vos lectures et vos remarques  [+]

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Image de Très très court

En ouvrant les volets du rez-de-chaussée, l’air du jardin s’est engouffré dans la pièce. Cela faisait six mois que la maison n’avait pas respiré. Six mois déjà. L’odeur de renfermé m’avait sauté au visage, au moment d’ouvrir la porte d’entrée. Une odeur âcre, que je voulais absolument chasser. Au fur et à mesure que je me suis déplacé dans les pièces de la maison, la lumière entrait. Nous étions au mois de juillet, et le soleil pénétrait avec force sur les murs, sur le parquet, et ne boudait pas mon invitation. En arrivant à l’étage, je suis passé devant la chambre de mes parents sans m’y arrêter. A la place, j’ai préféré libérer les autres pièces en remontant le couloir, avant de terminer par ma chambre. En repoussant les volets contre le mur, la lumière est venue sur le matelas nu, et j’ai retrouvé le même papier peint à fleurs sur les murs, qui datait d’une période plus ancienne, la bibliothèque chargée de mes lectures passées, les vinyles posés sur le parquet, tout contre un mur, le bureau où je passais mes journées à travailler sur mes examens et, enfin, j’ai surtout vu l’armoire. Gigantesque, lourde, et ancienne, avec son bois sculpté, et sa porte recouverte d’un miroir. J’avais toujours aimé ce meuble imposant. Elle était dans notre famille, depuis des générations. Je ne me souvenais plus pourquoi, plus jeune, j’avais tant aimé ce beau meuble, aujourd’hui couvert de poussière. A l’époque, j’en prenais grand soin. Je l’ai d’ailleurs fait jusqu’à ce que je quitte la maison, pour rejoindre l’Université. A partir de jour-là, je suis revenu moins souvent retrouver mes parents. Seulement à l’occasion de certaines fêtes, ou des enterrements. A présent que mes parents étaient tous deux décédés, je devenais l’unique propriétaire de cette maison. Je savais que j’avais le temps, mais j’allais devoir prendre une décision. Fallait-il la garder, ou bien la vendre ? Innocemment, j’ai toujours cru que ce serait à mon père, ou à ma mère, de s’occuper de ces démarches. Je ne pouvais leur en vouloir, mais les prochaines étapes allaient être rudes. Quand j’ai tendu la main pour ouvrir l’armoire, la porte m’a résisté. Elle était fermée à clef. Mais de la clef, aucune trace. Ce n’était quand même pas pour protéger un sachet de lavande ou un vieux manteau élimé, qu’on avait fermé cette armoire. Je me suis retourné, j’ai balayé la chambre du regard, jeté un coup d’œil sous les meubles, et ne trouvant rien, je me suis dit que cela pouvait attendre plus tard. J’allais bien trouver un tournevis dans la remise. En traversant le couloir pour reprendre l’escalier, je me suis arrêté devant la chambre de mes parents. Le temps était venu d’y entrer, et de l’aérer. J’ai ouvert la porte et la fenêtre, rabattu les volets contre le mur couvert de lierre, et en me tournant vers la chambre, j’ai regardé les vêtements de mes parents toujours repliés sur une chaise, le lit encore défait, et une tasse remplie d’un peu de café, qui reposait sur la table de nuit. Ma mère s’était éteinte brutalement un soir d’automne, et mon père l’avait suivi un an après. Sa solitude soudaine, avait été trop lourde à porter. J’ai parcouru des yeux les photos de mes parents, les bibelots de ma mère, les napperons, les livres posés à même le sol, et les tableaux. Les fameux tableaux de mon père, qu’il avait peint, enfermé dans la remise. La plupart de ces peintures, représentaient l’armoire de ma chambre, dans des décors différents. Même si son coup de pinceau était parfait, j’avais toujours trouvé étrange que mon père veuille couvrir ses toiles de ce meuble. En m’approchant de la coiffeuse, pour regarder les détails d’une peinture, accrochée au-dessus du miroir, je me suis rendu compte qu’un petit objet brillait, entre les bouteilles de parfum, et les brosses à cheveux. Il semblait pris par les rayons du soleil. Je me suis penché pour regarder ce que c’était, et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir la clef de l’armoire. Je l’ai tout de suite reconnu. Ancienne, en fer forgé, légèrement dorée, avec une petite étiquette en coton, reliée à l’anneau. Je l’ai prise entre mes doigts et, sans attendre, j’ai repris le couloir, pour atteindre ma chambre. Je ne sais pas pourquoi j’étais si pressé. Après tout, ce n’était rien qu’une armoire. J’ai tendu la main, fait pénétrer la clef dans la serrure et j’ai entendu un petit déclic. Comme le bruit d’une clef qui remonte une horloge. Vous est-il déjà arrivé de ne pas croire ce que vous voyez ? Vous est-il jamais arrivé de vous frotter les yeux, de vous pincer, ou juste de parler à haute voix, en vous disant que ce qui est devant vos yeux ne peut pas être réel ? Et bien, à l’instant où la porte s’est ouverte en grinçant, je n’ai pas voulu croire ce que j’avais devant les yeux. J’étais debout, interdit, et sans voix, caressé par un courant d’air frais, qui venait du fond de l’armoire. Les cintres, les tringles, les étagères et le linge replié, tout avait disparu. L’armoire était vide. Enfin, pas totalement vide. Sur ce qui aurait du être la paroi du fond, se dessinait une large ouverture, et elle donnait dans un champ verdoyant et fleuri. Les couleurs semblaient plus vives, et la lumière plus forte. C’était incompréhensible. Quand deux papillons voltigèrent dans ma direction, pour disparaitre par la fenêtre ouverte de ma chambre, j’ai pensé que j’étais toujours endormi. Que je devais rêver. Après tout, comment pouvait-il en être autrement ? Je ne sais pas combien de temps je suis resté sans bouger, à me poser des questions. A essayer de trouver des réponses rationnelles. A un moment, j’ai tendu le bras à l’intérieur de l’armoire, pour voir si cette fenêtre vers l’extérieur, était peut-être en fait une peinture, ou bien un papier peint collé pour donner l’illusion. J’ai vite compris que tout cela était bien réel, quand ma main s’est retrouvée de l’autre côté. Cela peut paraitre fou, mais je suis même allé vérifier qu’il n’y avait pas une ouverture dans la façade de la maison, en me penchant par la fenêtre ouverte. Mais à part le lierre, il n’y avait rien de tout ça. C’est alors que, porté par une force intérieure, et quoiqu’un peu méfiant, j’ai pris la décision de rentrer à l’intérieur. Tout doucement. Pas à pas. Le plancher s’est mis à craquer sous mon poids, et je me suis retrouvé de l’autre côté. Les pieds posés sur l’herbe verte, parsemée de boutons d’or. Je me trouvais dans une immense clairière couverte de fleurs, aux couleurs extraordinaires. Tout était apaisant. Tranquille. Il y avait toujours ce petit air frais et léger, qui venait parfois me caresser, alors que le soleil était haut dans le ciel. J’ai regardé des abeilles bourdonner autour de moi, des oiseaux tourner et se poser sur les branches des arbres, et j’ai même cru apercevoir au loin, les bois d’un cerf, entre les mêmes arbres. J’ai regardé de tous les côtés, curieux de ma soudaine découverte, et quand je me suis retourné vers l’armoire, pour voir si elle était toujours en place, tout m’est revenu à la mémoire. Comme un grand jet d’eau froide. Je me suis souvenu de mon enfance passée dans cette armoire magique. Je me suis rappelé de mes allers-retours répétés, des paroles rassurantes de mon grand-père, et de la main protectrice de mon père. Comment avais-je pu oublier ? Je me suis retourné, j’ai jeté un dernier regard vers ma chambre, vers le parquet en bois, vers mon lit en désordre et, alors qu’un nouveau souffle de vent est venu soulever une mèche de cheveux, une ombre s’est dessinée au loin. Approchant par le chemin de terre. A la seconde où je l’ai vu, j’ai su que la magie de cette armoire avait encore opéré. Comme avant. J’entendais de nouveau toutes les histoires de mon grand-père, ses paroles réconfortantes. J’ai essuyé les larmes qui embuaient mes yeux, et je me suis avancé sur ce chemin. J’étais prêt. Prêt à me jeter dans les bras de mon grand-père. Le vent a soulevé les herbes folles sur mon passage, et quand nos deux corps se sont entremêlés, sa chaleur m’a fait le plus grand bien.

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