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J'avais un ami. Il était même plus qu'un ami. Mais bien que nous fussions très proches, j'ignorais son nom. En réalité, je lui connaissais de multiples identités. Chaque fois que je le voyais, il était un nouveau personnage. Il me contait sa vie, ses aventures incroyables, ses voyages dans le monde entier. A cette époque, j'avais foi en ses récits. Aujourd'hui, je suis sûr qu'il fabulait pour se rendre intéressant. C'était un bien étrange ami, sans visage et sans âge.
J'habitais une grande maison, au bord de la Loire. Souvent, il m'accompagnait dans mes promenades le long des berges, ou vers le pont-canal. Il nous arrivait de rencontrer une péniche qui glissait nonchalamment, et nous tentions de la suivre le plus loin possible, désolés de la voir disparaître derrière les arbres.
Mais je préférais plus encore nos jeux au fond du jardin. Celui-ci formait une pointe dont le bout, ombragé par deux grands sapins sombres, ménageait une retraite calme et solitaire. Là était notre univers. Mon ami m'entraînait dans ses aventures, et l'endroit se transformait tour à tour en cabane de trappeur, en bateau de pirates, ou en vaisseau intersidéral. Certains soirs, quand je me sentais triste, mon ami venait me tenir compagnie. Il me parlait, et me faisait partager ses folles histoires avec lesquelles je m'endormais, bercé dans mon sommeil par des rêves merveilleux.
Puis je grandis. Les visites de mon ami s'espacèrent. Bientôt il ne vint plus, et je sus alors que mon enfance s'était envolée, avec son innocence.
Un jour, je revins dans la petite ville où j'avais grandi. J'avais perdu depuis longtemps l'espoir de revoir mon ami. Pourtant, tandis que je flânais sur le pont-canal, je le rencontrai, appuyé à la rambarde. Il me salua sans affecter la moindre surprise. Nous échangeâmes quelques souvenirs, mais sa voix restait mélancolique. Soudain, il m'annonça qu'il allait partir loin, très loin, plus loin qu'il n'avait jamais été. Je lui ai alors dit adieu, la gorge serrée, et je le regardai s'éloigner. L'air était chargé des premières brumes du soir qui montaient du fleuve et que je respirais voluptueusement, par petites bouffées, sans doute pour la dernière fois...
Le matin, j'avais appris l'horrible vérité sur ma maladie.

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