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Annie Conord

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Depuis longtemps, je marche. Déjà, la nuit s'éclaircit lentement, j'aperçois la lune pâle au-dessus de la cime des arbres qu'un vent léger agite : jeu d'ombres et de lumière, danse des branches avec l'astre blanc.
Mais je dois avancer, j'ai sauté par-dessus un fossé et traversé un sentier étonnamment désert, cette période de l'année étant le début d'une invasion de voitures d'où sortent ces photographes amateurs, êtres incongrus et bruyants troublant le silence de la nuit, dérangeant les bêtes en chasse et les oiseaux de nuit.
J'hume l'air vivifiant, rassurant. Personne. je reprends mon chemin à travers bois en contournant ce châblis, souches déchiquetées, troncs couchés, branches nues entrelacées, tristes souvenirs de la dernière tempête.
L'air est doux, en cette fin de nuit d'automne, pourtant je frissonne mais ce n'est pas le froid, ce n'est pas la peur, l'impatience peut-être.
Je ne m'égarerai pas, je connais chaque arbre de cette forêt, chênes puissants, hêtres graciles, bouleaux blafards. Je connais chaque chemin, chaque sente mille fois parcourus, chaque fondrière tourbeuse et j'avance sans bruit soulevant à chaque pas des odeurs suaves d'humus, de feuilles sèches, de mousses délicieuses et de fougères roussies.
Je m'arrête soudain, la flèche de feu d'un renard vient de filer sous ces buissons de houx qui attendent l'hiver. Cachez-vous mulots et petits lapins, Goupil a faim.
Un hibou hulule, je poursuis mon chemin en évitant ce taillis où les ronces se disputent aux épines-vinettes. C'est un piège que seul le sanglier, massif et intrépide peut traverser. Je vois bien ici sa coulée et ce roncier là-bas cache peut-être sa bauge. Nul souffle, nul grognement, la bête noire n'est pas au logis.
Cette fin de nuit est calme, à peine entend-on des petits rongeurs qui courent sous les feuilles, un blaireau fouissant dans les fourrés, le frottement des branches et, au loin, quelques grognements sourds.
Le jour se lève déjà, les couleurs d'or et de pourpre se réveillent doucement. J'arrive enfin vers la clairière et je devine à travers la futaie éclaircie une harde de biches gracieuses qui broutent l'herbe scintillante de rosée. Silhouettes légères, frémissantes et craintives, elles attendent sans hâte.
J'avance jusqu'à l'orée du bois et je le vois. Il est là. Immense. Et malgré son âge, il se tient droit, robuste, la tête haute, majestueux et fier.
Il m'a vu.
Mon coeur s'accélère soudain, j'inspire et souffle, des volutes brumeuses s'envolent. Je frissonne mais ce n'est pas le froid, ce n'est pas la peur, l'excitation peut-être.
Son regard me transperce mais je ne bouge pas.
Je ne laisserai pas la peur m'envahir et je m'approche de lui. Serait-il étonné ? Pourtant j'ai traversé la forêt entière pour le retrouver.
Enfin, je gonfle ma gorge et pousse un cri rauque qui vibre dans l'air humide. Il n'a pas fini de raisonner que je m'élance tête baissée, bois en avant. Aujourd'hui les femelles du grand vieux cerf seront miennes.
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Marine Azur · il y a
Bien vu !! :-) et très belle écriture , merci à vous pour le partage
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Annie Conord · il y a
Merci Marie pour votre commentaire qui me touche.
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