4
min

La voix des ombres

Image de Bruno Malivert

Bruno Malivert

130 lectures

120

Quand cet enfer a-t-il commencé ? Je ne saurais le dire exactement. Je suis là, tapi dans l’obscurité la plus totale, recroquevillé sur moi-même au pied de mon lit, le visage parcouru de tics nerveux à force de scruter la plus infime manifestation de vie autour de moi. Nul son, pas le moindre rai de lumière, aussi ténu soit-il.
Le noir qui m’entoure ne me trompe pas. Je sais parfaitement où se trouve chaque chose, chaque meuble. Je pourrais me mouvoir dans cette pièce les yeux fermés sans renverser ni même frôler un quelconque obstacle, n’est-ce pas drôle, au regard de la situation ?
Trêve de plaisanterie ! La fatigue est en train de me jouer des tours et cette distraction pourrait m’être fatale. Il faut me recentrer, ne pas quitter ma veille. Je parviens par acquit de conscience à déplier mon corps ankylosé à force de rester immobile, me lève et, sans la plus petite hésitation, me dirige à pas glissés vers le dressing de la chambre. Ne surtout pas faire de bruit. Voilà, j’y suis. J’en caresse les portes et les charnières afin de m’assurer que le moindre interstice est calfeutré. Rasséréné, je m’empresse de retrouver mon poste d’observation. Combien de temps vais-je pouvoir encore tenir dans le combat inégal qui m’oppose aux ombres ?
*
Pourquoi avait-il fallu qu’elles s’attachent à lui – lui ! – sans qu’il ne puisse s’en débarrasser ? Qu’avait-il besoin d’avoir une ombre ? Il soupira avec lassitude en songeant aux instants volés de sa vie passés à les accrocher soigneusement à un cintre les unes à côté des autres dans son dressing, chacune dans une housse opaque.
« Monsieur ! Le temps est si beau aujourd’hui qu’il serait prudent de prendre une ombrelle... »
Si seulement on l’avait mis en garde ! Personne, au grand jamais personne, ne l’avait hélas fait. Au premier soleil du jour ou au hasard d’un candélabre la nuit, il se trouvait immanquablement affublé d’une nouvelle ombre, quelquefois de plusieurs autres qui s’attachaient à lui pour ne plus le quitter jusqu’à ce qu’il se réfugie dans son appartement. Et la pénombre qu’il y faisait régner n’y changeait pas grand-chose. Les unes après les autres elles rejoignaient sa garde-ombre, envahissant alors toutes les tringles de ses placards pourtant étanchéifiés à force rouleaux d’adhésifs depuis le premier instant où il lui avait semblé surprendre l’une d’entre elles le filocher pas à pas. Une perfide qui avait dû jouer les filles de rue pour s’attacher à ses basques quelque chemin de dextre ou de senestre qu’il empruntât.
Un craquement sinistre se fit soudain entendre. Il se réveilla en sursaut. Un frisson lui parcourut l’échine. L’idée lui vint qu’elles étaient en train de toutes s’échapper. Y avait-il une faille quelque part, un minuscule interstice par lequel elles avaient réussi à se faufiler ? Quel imbécile de ne pas avoir vérifié les bandes collantes la dernière fois qu’il avait ouvert le dressing ! Il se tassa un petit peu plus sur lui-même. Pourtant l’obscurité était totale ; en toute logique il ne devait rien avoir à craindre...
– J’ai raté ma vocation. Oui, j’ai raté ma vocation ! s’entendit-il dire à voix haute. J’aurais dû être une ombre : mon ombre, ou mieux encore l’ombre de mon ombre... Entièrement recentré sur moi-même. Être un condensé de soi-même, à l’image du néant que j’aspire à devenir : un délice subtil aux temps immobiles. Ah ! Quel bonheur seraient alors ces journées !
– L’ombre de vous-même. Ah, ah, ah ! C’est trop drôle ! se manifesta à nouveau la voix bienveillante.
Le rire se mua soudain en une hilarité générale accompagnée d’un chahut primesautier venant de toutes les armoires. À qui pouvait-il confier qu’elles avaient maintenant suffisamment d’humour pour lui cacher les cintres et se disperser dans tout l’appartement ? Bien sûr, faire définitivement l’obscurité dans son logement lui permettrait sans doute de remettre bon ordre à cette rébellion. Mais qu’adviendrait-il de lui s’il n’était plus que l’ombre de lui-même ? Il eut soudain confusément peur de se retrouver dans le dressing. Le noir total n’allait-il pas le tuer ? Question perfide qui en suggérait bien d’autres à son esprit torturé : la mort avait-elle une ombre ? Et dans ce cas, pourquoi toutes celles qui pendaient bien sagement alignées dans ses placards ne seraient-elles pas le reflet d’un seule et unique : la sienne ? Il ne lui restait qu’une chose à faire.
« Mon beau miroir des contes d’antan, oublie ce que tu vois ! »
Jamais il n’aurait pensé avoir autant de miroirs chez lui. Puisqu’il le fallait, il s’employa à tous les briser, les briser encore, les pulvériser en une myriade étincelante, oubliant que chaque petit bris, aussi infime soit-il, gardait une parcelle de son reflet et par conséquent de son ombre.
– Un, deux, trois... C’est le pas... Trois, quatre, cinq... Pas le sou ! Six, sept, huit... L’infini pour un neuf.
*
Vous ne me croirez pas si vous le voulez, mais je vous jure que je passai cette nuit avec un fouet à dompter toutes mes ombres, à essayer de ramener mon troupeau dans le vestiaire. Jamais je n’avais autant couru dans l’appartement. À peine en enfermais-je une, qu’une autre s’en échappait en me narguant, la faute à cette foutue loupiote qui s’allumait à la seconde où j’entrebâillais les portes de l’armoire-dressing.
Au petit matin, je n’en pouvais plus. C’était infernal de les entendre se moquer de moi, de les deviner rire et chuchoter dans mon dos.
– Et que disaient-elles ?
– Qui parle ? Mais qui me parle ?
– Moi, voyons ! Jamais je ne me suis tant amusé, mon ami. Faites-moi rire encore ! Faites-moi mourir encore et encore ! Ma liberté est au bout de votre chemin. Ah, ah, ah !
Je sentis à nouveau le souffle de la vie reprendre en moi. Le soleil pouvait inonder la terre entière, j’étais prêt à affronter tous les dangers sans l’ombre d’une hésitation – une de plus : c’est incroyable ce que l’on peut accumuler au fil des ans !
Je n’avais plus le choix, il n’y avait plus l’ombre d’un doute, ah, ah, ah ! Un mortel rire pour une ombre, je ne perdais pas au change, pardi.
– Et quand viendra la dernière, la garderez-vous en souvenir, ou bien vous débarrasserez-vous de toute chance de salut ? Ces ombres ne sont-elles pas les reflets de la vie, de votre propre existence ?

*

Un, deux. Trois. C’est le pas de deux : le pas de moi et moi, le pas d’émoi ; je suis seul pour toujours. Quatre, cinq, six : un sou pour être saoul de liberté mortelle. Sept, huit pour un vide, neuf pour un œuf sans poule, car ma poule avait des dents-de-loup et m’a brisé le cœur. Alors une ombre pour une vie, une vie pleine d’ombres, ou pas de vie simplement. Je tente le tout pour le tout et ris à gorge déployée à en mourir, je viens de le lire et ça me plaît qu’il en soit ainsi. Ainsi soit-il. Tout est dit, c’est la fin.

– Décidément, mon ami, vous serez toujours un naïf ! N’avez-vous compris qu’il n’y aura jamais de terme à tout cela ? Car je suis vous ! Et vous, vous êtes mon ombre ! Les miroirs que vous avez cassés en mille morceaux réfléchissent vos mille vies à venir. C’est long, l’éternité en tête-à-tête avec soi-même. Oh, oh, oh ! C’est trop drôle !

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très courts
120

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Felix CULPA
Felix CULPA · il y a
Un récit qui met l'ombre en lumière ! Sans l'ombre d'un doute j'aime beaucoup ! Permettez-moi de vous inviter sur ma Triste Cire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/triste-cire
·
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
On ne sait plus à quelle ombre se vouer ! Un récit très original, sans l'ombre d'un doute ;)
·
Image de jc jr
jc jr · il y a
J'ai beaucoup aimé le dressing d'ombres et je suis de ce pas allé voir dans le mien.. Belle atmosphère parsemée d'angoisse, qui laisse l'imaginaire se demander si l'on est que l'ombre de soi-même. Est- ce le reflet de ce qu'on a été et qui est présent avec nous pour l'éternité ? Sommes nous condamnés à ce miroir de jugements ? Votre texte m'a glacé. J'ai aimé et vous invite vers mon texte en finale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC

·
Image de Jeanne
Jeanne · il y a
Bonsoir Bruno,
Juste pour information : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/speciale-imaginarius-2018
Belle soirée.

·
Image de Dranem
Dranem · il y a
C'est comme si le narrateur dessinait autour de lui ses propres angoisses... avant qu'une voix lui dise qu'il ne pourra jamais s'extraire de cette éternité !
Plus prosaïquement viendrez vous découvrir cet Ogre en lice pour le GP d'hiver ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/logre-1

·
Image de coquelicot Coquelicot
coquelicot Coquelicot · il y a
mon vote pour la garde-ombre et cette notion d,'éternité originale
Pour mes ombres en bouteille
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

·
Image de Graziella
Graziella · il y a
c'est original, bravo :)
·
Image de Agnes
Agnes · il y a
J'ai bien aimé l'absurde de la situation
·
Image de Bruno Malivert
Bruno Malivert · il y a
merci ,à bientôt
·
Image de Charles
Charles · il y a
Très bien, comme d'habitude
·
Image de Bruno Malivert
Bruno Malivert · il y a
merci de ton fidèle soutien à très bientôt
·
Image de Ozerjacques
Ozerjacques · il y a
J'ai suivi votre conseil et j'ai bien fait car j'ai eu beaucoup de plaisir à lire votre texte. Merci et bravo.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

François Paul savait que son temps arrivait à son terme. Non pas qu’il fût atteint au stade terminal d’une maladie dégénérative ou cancéreuse, mais sa vieillesse tirait à sa fin. Il ...