La visite de chantier

il y a
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Finaliste
Jury
Image de Été 2021
« Ça ne chôme pas dites donc ! »

Aujourd'hui, c'est mon dernier jour de travail et M. Le Gall me regarde en souriant sous sa casquette qui le protège du crachin. Son chien l'a comme toujours précédé. Le vieux labrador lève la patte à l'endroit habituel, au pied d'un panneau de signalisation lesté de sa gangue de béton. Le vacarme des travaux m'empêche de lui répondre distinctement et je lui adresse un rapide signe de la tête. Sur le viaduc au-dessus de moi, le chariot besogneux manœuvre lentement pour positionner le voussoir à son emplacement définitif. Les délais sont tenus et mon équipe travaille bien. Mètre après mètre, l'ouvrage destiné à accueillir la partie aérienne du métro gagne du terrain. La plateforme soutenue par les piliers semble s'étirer chaque jour un peu plus, serpent grisâtre progressant sous le regard atone des immeubles de bureau. Vu de haut, le méandre de béton suit docilement l'avenue de Belle-Fontaine. Il s'interrompt pour le moment au milieu du boulevard des Alliés ; au-delà, les piles de soutènement, déjà dressées et impatientes, attendent d'en prolonger le cours.

« Station via Silva, c'est tout de même un drôle de nom. Ils auraient au moins pu donner une appellation du coin ».
Occupé à surveiller depuis le sol la manœuvre de recul de la grue, je n'ai pas entendu M. Le Gall approcher. Le chien furète à droite, à gauche, et pénètre sur la zone de chantier. J'ai déjà dit au propriétaire de mieux tenir son animal, mais il ne semble jamais m'entendre. J'assiste depuis trois mois à la déambulation quotidienne de ce vieil homme efflanqué habillé d'une éternelle veste en jean, que ne manquent jamais de saluer les ouvriers.

Dès le premier jour de ma mission, il avait pris son poste d'observation, à la lisière de la zone travaux. Après quelques minutes, il s'était approché de moi et, tout en détaillant ma dégaine d'ingénieur au casque immaculé et aux chaussures à peine boueuses, il m'avait demandé : « C'est vous le chef ? ». Nous avions engagé la conversation malgré le bruit. Il habitait à cinq cents mètres du futur métro, au lieu-dit La Bouriande, trois corps de ferme entourés de champs immémoriaux, que le passage incessant des semi-remorques avait brusquement tirés d'une torpeur millénaire.

Au bout de quelques semaines, grâce à mes réponses plus ou moins attentives, M. Le Gall avait appris à connaître les différentes phases du chantier ; il tenait à discuter coffrage, voussoirs, trémies. Il me parlait des articles inexacts parus dans les journaux sur le sujet, des consultations publiques dont il ne manquait pas une réunion, du voisin qui contestait depuis deux ans le rachat de son fond de terrain par la municipalité. Chaque lundi, il me faisait aussi le récit de sa promenade dominicale jusqu'au chantier, un rituel qu'il accomplissait avec sa fille et ses petits-enfants. Il me décrivait les grues aux bras immobiles, le vent sifflant dans les palissades, les cris des deux mômes qui zigzaguaient à vélo entre les ornières et les monticules de terre excavée. Il entrouvrait pour moi les portes d'un univers parallèle où je n'avais pas ma place, une sorte de version hantée du chantier, privée des ouvriers et de la cacophonie des engins.

Peu à peu, j'avais appris à considérer sa conversation comme une sorte d'obligation morale : mes journées de travail consistaient à gérer une équipe de dix personnes, à tenir des délais intenables et à offrir cinq minutes de mon temps à M. Le Gall. Je sentais instinctivement la place considérable que ces quelques instants d'échanges prenaient dans sa vie. Ils constituaient un capital précieux qu'il savait faire fructifier pour alimenter les discussions avec sa fille, la coiffeuse ou l'infirmier à domicile.

Son bavardage dessinait jour après jour une existence qui tenait toute entière dans quelques kilomètres carrés, depuis son enfance à Thorigné jusqu'au poste qu'il occupait avant sa retraite dans une laiterie située à proximité, « celle qui travaille avec les éleveurs d'ici, pas l'autre ». Je prenais progressivement conscience du bouleversement majeur que représentait pour lui l'avancée inexorable de cette langue de béton. Nous le savions tous les deux : ce viaduc était une tête de pont, un poste avancé pour ouvrir un nouveau front dans la conquête de la ville sur ses abords. Bientôt, des contingents entiers transiteraient par ici, acheminés jour et nuit par le glissement cadencé des rames automatiques. J'admirais d'autant plus la placidité avec laquelle, chaque après-midi, il s'installait au bord du maelstrom pour prendre acte des transformations irréversibles portées aux paysages de sa vie.

Aujourd'hui, c'est mon dernier jour de travail et M. Le Gall s'éloigne dans le crachin après notre conversation quotidienne. J'ai été appelé en renfort sur un chantier difficile à l'autre bout du pays. Il me faut abandonner ce viaduc inachevé, ces gars que j'ai appris à connaître, ce décor qui change à toute vitesse et où le seul point immobile semble être la silhouette d'un vieil homme hypnotisé par le ballet des pelleteuses, qui prend parfois des airs de vigie éternelle.

Au moment de fermer à clé le bungalow qui sert de base-vie, je pense à sa promenade du lendemain. Je crois distinguer un individu à la veste fourbue émerger de la campagne rennaise sous un ciel plombé. Je perçois les mouvements de sa casquette tandis qu'il cherche des yeux une silhouette qu'il ne trouvera pas. Je le vois attendre un peu plus que d'habitude, sentir son chien s'impatienter, et finalement repartir.

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Isabelle Levy · il y a
Sensible, émouvant sans pathos. Bravo
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Orane CP · il y a
une nouvelle qui a du chien ! Originale, très bien écrite, sensible. J'ai mis toutes mes voix pour sa réussite !
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Boubacar Mamoudou · il y a
Un titre enchanteur !
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rafik chabbi · il y a
très très court, et très très bon. Merci pour cette leçon d'écriture.
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Françoise Desvigne · il y a
J'ai aimé "La visite de chantier ". Bravo JB
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Joëlle Brethes · il y a
Cadres de vie modifiés par "le progrès"... Acceptation chez le vieil homme qui trouve en outre une façon d'enrichir son univers et belle empathie chez le chef de chantier...
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Virgo34 · il y a
Quelquefois un peu trop technique pour moi mais le récit empreint de réalisme m'a intéressée.
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Viviane Fournier · il y a
J'ai parcouru votre chantier avec plaisir... chaque détail apporte une vision différente et il y a une douceur des choses, des gens que je trouve belle, touchante ... bonne chance à vous !
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Romane Claren · il y a
Merci pour cette balade au cœur du chantier, un univers jusque là inconnu pour moi.
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Pénélope · il y a
"Les dessous" du chantier. Bon portrait de ce "visiteur" qui s'approprie le changement en s'intéressant et en se rapprochant de ce bouleversement.

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