La veste

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2021
Mam vient de trancher le fil avec ses dents, elle a terminé la veste qui m’est destinée. Depuis des jours elle dessine à la craie de longs sillons blancs sur l’étoffe anthracite, puis elle taille et assemble les morceaux, surfile et fignole, le pédalier de la machine à coudre comme une mélopée dans la cuisine. Pour ne pas dépenser, elle a retourné un vieux paletot de mon frère, élimé aux manches. Mam fait des miracles avec ses doigts tordus.
Dans la pièce, de larges volutes bleutées s’enroulent autour de mon père. Pa fume sa pipe dans le fauteuil à bascule qui ne bascule plus depuis longtemps, les gonds sont rouillés, comme ceux de Pa. Quand il se lève, je le vois grimacer, il pense que je ne regarde pas.
C’était au cours de la grande émeute, des policiers l’avaient tabassé dans le dos, frappé ses membres avec des gourdins, et depuis ses jambes refusent de plier, la gauche surtout. Dans la raideur de son maintien, je lis la souffrance mais aussi la dignité d’un homme qui jamais n’a failli. Malgré les supplications de Mam, Pa était toujours en tête des manifestations. Il disait qu’il le devait à ses ancêtres morts d’épuisement dans les champs de coton, fouettés au sang par des maîtres arrogants et sadiques, mus par la cruauté, les poches pleines et l’âme vide. Il défilait aussi pour nous, mon frère et moi, la prunelle de ses yeux délavés de misère. Qu’on ne connaisse jamais la faim, ce gouffre au creux du ventre, une obsession qui abêtit le plus malin. Pour remplir nos assiettes, il trime du matin au soir, son corps de guingois habitué à toutes sortes de corvées, et pour lutter contre la honte, il nous enseigne sa fierté, l’exemple d’une vie honnête, une vie de labeur. Soumis au-dehors mais droit en dedans.
Le reste nous revient, à nous de conquérir notre lopin de liberté, notre bout de savoir qui nous affranchira du joug des oppresseurs. Si les lourdes chaînes ne courbent plus nos échines, nos mémoires demeurent entachées d’humiliation. Pa a toujours voulu qu’on étudie, encore et encore, tard dans la nuit, à la lueur d’une veille lampe à pétrole. Cet homme qui ne sait pas lire, ou si peu, souriait à regarder nos têtes penchées sur nos cahiers d’écolier. Mam tressait des nattes à mes épis indociles et rasait les cheveux crépus de mon frère, elle cherchait à gommer nos différences mais ne pouvait rien contre l’ébène de nos peaux qu’elle lustrait avec frénésie dans le vieux tub, rien contre les quolibets des petits blancs qui venaient à passer par là. Des gamins innocents, élevés dans la haine sans en connaître la raison. Un jour, l’un d’eux m’avait tendu un jouet, un petit camion rouge, une invitation à partager un instant de grâce. Le garçonnet n’avait vu chez moi qu’une compagne de jeu, un petit humain de son âge, si semblable. Sa mère avait tiré sur son bras jusqu’à le faire pleurer, comme s’il avait frôlé le diable. Mam m’avait poussée vers la maison, je n’avais pas compris.
Aujourd’hui j’ai grandi, j’entre au lycée, un établissement mixte depuis peu, la loi prône l’intégration, toutes races confondues. J’affiche une crinière de lionne, Mam n’a pas réussi à me faire changer de coiffure et j’ai vu sourire Pa devant ma détermination. Si je pressens que ma veste rafistolée n’est pas dans l’air du temps, je l’endosserai avec panache, portant haut les couleurs des gens de couleur. C’est tout l’amour des miens qui en imprègne l’étoffe.
Deux policiers frappent à notre porte, les temps changent, pour combien de temps, ils ne viennent pas en ennemis mais pour m’escorter, je suis sous leur protection. Tant de gens sont furieux qu’une fille noire ait le droit de s’instruire comme les autres, les blancs de peau. Ils auront des mines menaçantes, l’écume aux lèvres qui vocifèrent, des armes peut-être. Ils hurleront la supériorité de leur espèce, regretteront les siècles d’esclavage, ce temps béni où nous n’étions que du bétail, des biens meubles, une charrette, un tabouret ou ce grain de poussière sur la route. Ils ricaneront de nos chants qui s’élèvent dans les cieux, eux qui ne connaissent rien des merveilles de l’Afrique, ses sentiers rouges et la mer bleue, sa savane aux mille animaux fabuleux, creuset de l’humanité.
J’enfile ma veste, lentement. J’aperçois la silhouette de la voisine derrière son rideau. Mes parents, mon frère, me regardent partir. Mam s’appuie au chambranle de la porte, elle est si fatiguée, une vie à se redresser devant la bêtise humaine. Pa a laché sa pipe, son menton tremblote, qu’il essaie de contenir d’une main mal assurée.
Je me retourne pour un dernier signe. Je n’ai pas peur, juste un peu.
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