La Venus des morts

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Ex-étudiante en Master de Littérature Comparée. J'écris des fragments de terreur enfouis dans mon Moi trop sensible. Je capte ces images et les matérialise. Ma part sombre aime les récits  [+]

« L’idée, c’est que la représentation de l’art surpasse l’homme, en fait. Elle le confronte à sa propre impuissance. Et la Vénus, elle l’a bien compris. C’est pour ça qu’elle les bute tous. C’est une sacrée sadique, celle-là. »
Gabriel balance ses jambes, assis sur le rebord d’une tombe.
Une tombe vide, évidemment. Pas question de se faire engueuler par le Tout-Puissant.
Y en a pas mal dans le coin, des tombes vides. Et ce n’est pas parce qu’il y a moins de morts, non. C’est surtout parce que les gens n’ont plus de fric, tout simplement.
Les fosses communes font fureur, ces derniers temps.
Heureusement, cette bonne vieille statue veille sur tout le monde, même sur lui : elle lui tient compagnie. Gab referme le livre, puis soupire.
« C’est un peu comme cette histoire de portrait, dans la nouvelle d’Edgar Allan Poe. Le type peint une fille, il la peint comme s’il lui insufflait la vie, et finalement, le modèle meurt une fois la peinture achevée. Voilà. Impuissance, ma belle. L’art invoque le sublime, l’intouchable. »
Gabriel sourit à la statue.
« C’est pour ça que t’es là, dans ce cimetière. Les morts deviennent intouchables, eux aussi. Comme l’art. »
Un homme s’approche, chancelant. Gabriel tourne la tête vers lui ; le gars est trempé jusqu’aux os, hagard. Il tient dans sa main un énorme bouquet de fleurs.
Gabriel lui fait un grand signe de la main, et saute à terre. L’homme se dirige vers lui.
« Yo. » fait Gabriel, enthousiaste.
L’homme ne répond pas, il cherche des yeux une tombe particulière.
« Hé, vous connaissez ce bouquin ? demande Gabriel en agitant le livre. La Vénus d’Ille, c’est de Prosper Mérimée. »
Toujours pas de réponse.
« J’aime bien ce mec, renchérit Gabriel. Fallait oser, à l’époque. Écrire une nouvelle fantastique avec un narrateur spectateur. Sans déconner, il lui arrive rien, au type. Il regarde les autres subir, mais il ne subit pas. Dans un récit fantastique, c’est plutôt inéd...
— Où est ma femme ? » interrompt l’homme.
Gabriel soupire.
Encore un qui ne connait pas ses classiques. Ou qui s’en fout.
Dommage. La littérature maintient l’âme à la surface, quand le corps se noie.
« Vous vous êtes noyé, hein ? »
Le type regarde ses habits trempés. Livide. Il lève ensuite les yeux vers Gabriel.
« La rivière, là-bas. » Gab mime le geste du plouf avec sa main pour appuyer ses propos.
L’homme finit par acquiescer, dans un sursaut.
« Bon, fait Gabriel en écartant les bras, vous vouliez la rejoindre, je peux comprendre. C’est chose faite. C’est pour ça que je vous attendais. Allez, venez. »
Les deux hommes passent devant la statue pour rejoindre l’éternel tombeau.
« Oh et, laissez les fleurs. Pas besoin. »
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