La vendeuse du « Chat botté »

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Écrire pour le plaisir, pour la joie d'assembler les mots autrement que pour dire les faits, je le fais depuis longtemps. Et désormais je m’expose  [+]

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Depuis dix ans, Marguerite travaillait au Chat botté, la plus grande boutique de chaussures de Perrault-sur-Condé, charmante bourgade de trois mille âmes. Mocassins, bottes, sandales, ballerines, richelieu, stilettos, articles pour hommes, pour femmes, pour enfants, les stocks du « Chat » étaient inépuisables.

De mémoire de Perraultais, on ne pouvait pas citer un seul exemple de client déçu, repartant bredouille de sa quête de LA chaussure de ses rêves les plus fous. Même Sir Gulliver, cet Angliche un peu timbré qui vivait dans une ferme lilliputienne isolée, était reparti chaussé de neuf : « vous avez des pieds faits pour des bottes de sept lieux ! », s’était exclamée Marguerite, rieuse et spontanée.

La belle-mère de la jeune Cendrillon, une vieille acariâtre affublée de deux gamines insupportables, avait failli faire exception : elle voulait à tout prix des pantoufles en verre pour ses filles qui allaient au bal. Par chance, Marguerite, qui avait des lettres, lui avait expliqué son erreur : Madame pensait sans doute à du vair, de la fourrure quoi. Marguerite avait ainsi réussi à fourguer deux paires de mules en poils roses synthétiques qui moisissaient dans la remise depuis quelques années.

Les affaires progressaient donc d’un bon pied. Madame Patogasse, la patronne du Chat botté, exultait en jouant du tiroir-caisse. « Marguerite, à ce train là, je vais devoir vous augmenter », soupirait-elle, faussement contrite (en réalité cela faisait au moins cinq ans qu’elle proférait la même promesse sans jamais passer à l’acte, Marguerite le savait bien).

Ses talents commerciaux alliés à un visage angélique et une intelligence rare auraient dû combler Marguerite. Hélas, la vendeuse ne parvenait pas à trouver chaussure à son pied. Aucun prétendant ne trouvait le chemin de son cœur. Ils étaient pourtant nombreux à pousser la porte du magasin au prétexte d’acheter des derbys, des bottes fourrées, même des charentaises (!) dans l’espoir de plaire à la belle.

Marguerite jouait du chausse-pied avec dextérité, vantait vaillamment la qualité du cuir, du feutre et même du caoutchouc. Elle ne se laissait pas pour autant attendrir. L’un avait un trou à sa chaussette : un peu soigneux qui ne repriserait pas lui-même son linge, c'était rédhibitoire. L’autre puait carrément des pieds : pas question ! Le troisième était affligé d’une difformité du gros orteil : beurk ! In petto, Marguerite se félicitait de pouvoir, en raison de son métier, se rendre compte des défauts cachés de ces messieurs. Au moins, elle ne les découvrirait pas, au pied levé, le soir de ses noces, lorsqu’il serait trop tard pour reculer.

Cependant, le temps passait. Le soir, dans sa chambrette, Marguerite rêvait des rires qu’elle aurait pu partager, des tendresses et des caresses qu’elle aurait échangées avec un gars comme elle, simple, gai, aimant la lecture, le bon vin et les plaisirs de l’amour. La célibattante commençait à trouver le temps long.

Passèrent le printemps et l’été. Vinrent les vendanges. C’était toujours un moment de particulière effervescence à Perrault-sur-Condé, chef-lieu d’un canton viticole. La récolte polarisait la vie locale. Pas question de traîner. Les vignes fourmillaient de vendangeurs qui levaient à peine la tête, tout occupés à manier le sécateur pour remplir des paniers qu’ils déversaient dans les remorques en bout de rang. En même temps, on s’agitait au pressoir, on remplissait les cuves du jus frais et odorant que la magie de la fermentation transformerait en un vin doré et joyeux.

La population de Perrault-sur-Condé doublait quasiment de volume au moment des vendanges. On employait des saisonniers, venus parfois de loin, de l’autre côté de la frontière. Ils vivaient sur les propriétés qui les logeaient dans des granges aménagées. Ils ne se mêlaient guère à la population qui ne faisait rien pour les intégrer. Le soir, on les entendait rire ou, parfois, gueuler, dans des disputes qui ne duraient pas.

Les vendanges n’étaient pas une bonne période pour le Chat botté dont la clientèle habituelle, trop occupée à ses tâches vigneronnes, remettait à plus tard l’achat d’une paire de chaussures.

Un samedi en fin de matinée, la sonnette du magasin retentit pourtant. Marguerite accourut du fond de la réserve où elle s’était réfugiée pour lire en douce. La patronne était sortie faire son marché. La vendeuse profitait du répit.

Un grand gars brun, un inconnu (sans doute un vendangeur) salua Marguerite d’un beau sourire.
— Je ne vous dérange pas ? demanda-t-il, un brin ironique.
Elle rougit, balbutia une vague dénégation, se reprit aussitôt :
— Puis-je vous être utile ?
— Oui, auriez-vous des baskets ? Pointure 44.
Et il ajouta dans un rire communicatif et enjôleur :
— De la couleur de vos yeux.

... Et ils vécurent heureux, longtemps. On ignore s’ils eurent beaucoup d'enfants.

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