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La veille

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Les traits de son visage étaient tirés. Il semblait très fatigué. Cette nuit, comme chaque nuit, il guettait à la fenêtre pour l’apercevoir, et, au fond de lui, il tremblait. Comme font les petits enfants, lorsqu’il lui arrivait de s’endormir, il l’appelait dans son sommeil.

Il s’éveillait alors en sursaut, il tentait d’en rire, mais en fait, rivée au creux de son âme, l’angoisse se tordait comme une vipère courroucée. Haut perché, surplombant la rue, son appartement était pour lui plus qu’un refuge, un nid d’aigle. Là, fenêtres ouvertes aux vents, il épiait. Il épiait le moindre mouvement de foule, là, dehors. Il arrivait qu’hypnotisé pas le bruit des hélicoptères, son attention se détourne des gens, là, dehors, pour se tourner vers quelques méandres de son passé. Il y a longtemps, il était parti, sans colère ni querelle.

Ce printemps, dans la marée humaine, il l’avait reconnue. Depuis, il ne dormait plus. Il revoyait ce visage ravissant tourné vers lui, vite avalé par la foule. Il aurait aimé, une fois pour toutes, trouver le courage d’aller la trouver et lui dire : voilà, je ne sais pas si tu me reconnais, je suis ton père, tu m’es chère. » Il s’était tu, pourtant, il ne disait toujours rien, cet homme qui guettait, mort d’inquiétude, sa fille qui ne rentrait toujours pas de la manif nocturne.

Puis, dans le silence habité de la ville, un pas retentit au coin de la rue où il avait plu et il vit son visage de porcelaine, englouti aussitôt par l’ombre du portique. Il l’entendit monter, ouvrir, puis refermer sa porte. Pour la centième nuit, l’homme versa une larme, une seule et remercia la vie d’avoir, une autre fois, protégé sa petite, alors qu’au loin, la ville résonnait encore des bruits des hélicoptères, des sirènes, des grenades et des cris de colère.

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