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La valeur n’attend pas le nombre des années

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Black Jack

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J’habite depuis peu dans une petite commune du sud de la France. Un de ces grands villages recomposés où le temps passe lentement, où la modernité urbaine demeure tempérée par la mise en scène assidue des traditions. Chaque fois que je le peux, je vais à la rencontre de ses habitants, glanant un nom par ci, offrant un verre par là. Ce n’est pas cher payé pour ma progressive intégration. Quoique je ne sois pas un fervent pratiquant, il m’arrive, le dimanche matin, d’aller écouter la messe, surtout pour voir qui, parmi ceux qui me sont maintenant familiers, fréquente l’église. Le curé voudrait me voir enfin communier, tout comme ses autres ouailles, mais je préfère m’en tenir à des échanges d’idées sur ses sermons. L’été, je ne manque jamais la grande fête votive de la Sainte Madeleine. J’aime bien aussi me glisser parmi la foule des cérémonies officielles, le 8 mai ou le 14 juillet. Ou même d’assister, quand on me le permet, à un mariage. L’autre jour, un samedi après-midi, c’était un jeune et beau couple qui venait sceller leur union à la mairie. Face à eux, il y avait un adolescent dont la veste était barrée par une écharpe tricolore. C’était le même que j’avais vu quelques jours plus tôt, lors de la commémoration de l’armistice du 11 novembre, embrasser un trio de militaires chenus. Il s’exprimait d’ailleurs très bien quand il évoquait le sacrifice des poilus et la paix que nous devions continuer à construire pour les générations futures :
-Mais qui est donc ce jeune homme qui officie à la place du maire? Demandai-je à mon plus proche voisin, dans la salle des mariages
- Il ne remplace pas le maire. Me répondit-il. C’est le maire.
-Le maire ! Mais c’est encore un adolescent.
-Député-maire, exactement. Et il n’a que dix-sept ans...
Je n’en croyais pas mes yeux. Il semblait tellement sérieux pour un garçon de dix-sept ans. La valeur, parait-il, n’attend pas le nombre des années, mais tout de même...Jamais encore je n’avais vu un élu de la République aussi jeune, aussi pénétré par sa fonction.
-Eh oui. Reprit mon voisin en sourdine. On n’est plus en 1950. Maintenant, on peut devenir maire à seize ans.
-Après tout, pourquoi pas ? Puisque le gouvernement a abaissé l’âge de la majorité à quinze ans.
-Et croyez-moi. Renchérit-il. Ce garçon ira loin, très loin. Je ne serai pas surpris qu’on le retrouve à la tête du pays dans dix ans.
Un président de la République de vingt-cinq ans : pourquoi pas ? Au moins celui-là ne risque pas de prendre sa retraite à la fin de son premier mandat. J’étais quand même perplexe en songeant à tous les vieux politiciens de mon enfance, à leur lutte acharnée pour se hisser au pouvoir, palier après palier. Qu’allait-on faire maintenant de toutes ces têtes blanches ? Surtout quand la durée moyenne de la vie ne cessait d’augmenter.
Sur le chemin du retour, ce jour-là, je remarquai qu’il y avait de plus en plus de vieillards qui jouaient avec des minots dans le jardin d’enfants.

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Black Jack · il y a
Merci Elena. Mais c'est surtout une fable à caractère satirique sur la tournure prise par la politique actuelle.
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Elena Hristova · il y a
une belle tranche de vie, j'apprécie beaucoup le côté réaliste et ethnographique de votre écriture, on s'y croirait
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Josiane.franceschi · il y a
passionnant
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