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La Triste Fin du frère Jacques

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François Perret

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L’impact des gouttes sur le métal de la cloche produisait une mélodie joyeuse mais affreusement morbide pour celui qui était pendu en dessous. Une sérénade d’adieu était ainsi adressée à ce corps sans vie qui se balançait au rythme du vent dans le clocher de l’église de l’abbaye, et si celui-ci eut été plus fort il aurait pu actionner le battant et ainsi rappeler au monde extérieur sa pauvre condition de moine accroché au bout d’une corde.
Pourtant les lieux étaient charmants. Le clocher se reflétait dans les eaux poissonneuses du lac qui bordaient les jardins de l’abbaye et, de ce point de vue magnifique, il aurait pu admirer les montagnes encore enneigées en ce début de printemps. Mais voilà, il était mort et ne savait plus très bien comment tout cela était arrivé car il faut le dire, à cet instant, il ne possédait plus toutes ses facultés.
Il occupait une position remarquable, pas tellement sur le plan hiérarchique au sein de sa congrégation religieuse, mais surtout depuis le sommet du clocher. Pourtant, quand il était plus jeune, il aurait bien aimé progresser et devenir le prieur de l’abbaye. Mais un mauvais choix, et peut être une maladresse également, l’ont conduit à être placé parmi les personnages les plus en vue de sa communauté. Certainement pas comme il le pensait au départ. Du moins pas de cette façon. Il savait bien que pour gravir les échelons il fallait être aidé, mais dans son cas, il l’avait été au-delà de ce qu’il imaginait. Il avait même été poussé, hissé, tiré, porté et pour finir suspendu car, reconnaissons-le, ce n’est pas une mince affaire que de pendre un gros moine au bout de la corde qui est normalement faite pour actionner la cloche de l’abbaye.
Mais revenons quelque peu en arrière pour comprendre comment on avait pu arriver à ce que des gouttes de pluie accompagnent de façon aussi joyeuse les premiers instants de notre moine dans l’au-delà. Car, c’était bien de cela dont il s’agissait. Comment ce brave homme était parvenu, sans doute de façon plus rapide qu’il ne le pensait et ne le souhaitait convenons-en, à profiter de la vie éternelle avant ses frères moines et convers ?
Dès les matines, le frère Jacques, car c’est de lui dont il s’agit, comprit que quelque chose d’anormal se tramait. La journée ne commençait pas comme les autres. En effet, après les premières prières et avant les laudes, il s’aperçut que pendant les temps dédiés normalement au silence ses frères étaient agités. Il put capter quelques signes anormaux d’activités comme ces mimiques ou ces mouvements de lèvres qui trahissaient la volonté de faire passer un message, mais sans qu’il en comprenne bien le sens. Au début il s’en étonna, mais trouva cela plutôt drôle et voulut même participer à ce qu’il pensait être un monôme bénédictin. Mais il vit rapidement que ses frères ne voulaient pas l’intégrer dans leur jeu et il se sentit exclu. Pourtant, il trouvait un certain amusement lorsque les pantomimes se passaient dans le dos du Prieur. Voir les moines faire des grimaces en se cachant de leur abbé était à la fois comique et ridicule, mais tout de même il y avait quelque chose de pathétique à observer ces religieux en robe de bure s’amuser comme des chenapans.
Plus tard dans la journée, un autre signe inhabituel l’interpella. Pendant les travaux au jardin, il crut entendre ses frères fredonner, ou plus exactement essayer de fredonner car les mélodies étaient particulièrement médiocres. Certes, la communauté excellait plus dans le chant grégorien que dans la chansonnette, mais en tout cas cela traduisait un relâchement dans la pratique de Saint Benoit. Et Jacques comprit alors qu’une forme de rébellion s’installait dans l’abbaye sans qu’il en connaisse bien les raisons, mais il était curieux de voir quel tour prendrait les évènements et si éventuellement il pourrait y prendre part.
Et pour ce faire, profitant du repas il imagina une provocation qui dans son esprit allait l’éclairer sur les intentions des moines. Et si, comme il le supposait, il s’agissait d’une affaire musicale, pourquoi ne pas aller dans ce sens afin de s’attirer les bonnes grâces de ses frères. Mais il avait aussi une arrière-pensée car il voulait se venger de l’exclusion dont il s’était senti victime le matin. Son calcul était d’intégrer le groupe des rebelles dans le but d’en devenir le chef. Et pourquoi pas dans ce cas se dit-il, et au terme d’un processus interne de désignation, ne deviendrais-je pas Abbé de l’abbaye ? Il faut dire qu’il avait compris depuis longtemps que cette position offrait sans doute des avantages spirituels, mais l’intérêt matériel de la place ne lui avait pas échappé non plus.
Ainsi, profitant du fait que chaque jour au moment du repas un frère était désigné pour faire une lecture sainte pendant que les autres mangeaient en silence, et que justement ce jour-là c’était son tour, il imagina ce qui suit. Plutôt que de lire un passage d’une épitre, il commença tout doucement à chantonner. Des regards réprobateurs se portèrent naturellement sur lui, et le père Abbé fronça les sourcils, interloqué par cette entorse à la règle de Saint Benoit. Poursuivant dans sa manifestation musicale il ne rencontra pas l’adhésion qu’il pensait susciter parmi ses frères, et rapidement se trouva bien seul dans une position très inconfortable, voire même ridicule, ne sachant plus comment sortir de cette situation infernale dans laquelle il s’était fourré.
Il ne s’interrogea pas bien longtemps car la solution allait lui être dictée. Le père Abbé se leva et pris la parole pour lui indiquer que justement et contrairement à tout ce qu’il avait pu imaginer, il était sain de voir la vie avec enthousiasme et que cette idée de chansonnette était excellente et vivifiante pour la communauté. Et il décida qu’à compter de ce jour, proposer une musique qui puisse rythmer les heures de l’abbaye et donner au réveil une belle et bonne tonicité serait une initiative louable. Il ordonna alors que l’on compose cette musique. Cette déclaration stupéfiante suscita d’abord l’étonnement puis, la surprise passée, une réaction joyeuse et bruyante de la part de l’ensemble des frères qui sautèrent de leur banc pour s’embrasser et se mettre immédiatement au travail. Le frère Jacques, désigné comme initiateur de ce projet, se vit alors confier naturellement la responsabilité de composer cette mélodie. Ce fut un véritable triomphe et Jacques comprit que par des voies totalement inattendues - mais n’étaient-ce pas les voies impénétrables du Seigneur - s’ouvrait pour lui l’opportunité d’accéder aux plus hautes destinées dont il rêvait tant.
Sans plus attendre, il s’attela à la tâche, et pour stimuler son inspiration les frères et les convers le hissèrent, le tirèrent et le portèrent sur leurs épaules jusqu’au sommet du clocher de l’abbaye afin de se rapprocher des cieux tout en criant au pays tout entier le nom du frère Jacques pour que la nouvelle se répande.
La mélodie commençait à poindre et les paroles s’imposèrent facilement quand soudainement ils lâchèrent, ou jetèrent du haut du clocher - l’histoire tranchera - le frère Jacques qui en tombant passa son cou autour de la corde de la cloche et se pendit, ou fut pendu - autre interrogation - sous les yeux ahuris, mais peut être ravis – encore une question - de la communauté.
Au cours de cette triste affaire une comptine venait de naître et allait faire le tour du monde. Je vous la livre car il était de mon devoir de replacer ce monument de notre patrimoine culturel dans le contexte de sa création :
« Frère Jacques, Frère Jacques
Dormez-vous, dormez-vous,
Sonnez les matines, sonnez les matines
Ding Dung Dong, Ding Dung Dong.”
C’était un jour de pluie et l’impact des gouttes sur le métal....... Maintenant vous ne pourrez plus dire : « je ne savais pas !!! »

PRIX

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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Philshycat · il y a
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Marco · il y a
Pour avoir découvert l'origine de la célèbre comptine + 3
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Violaine Biaux · il y a
Bonne nouvelle, drôle et bien écrite sur un sujet divin... ou presque!
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Arlo · il y a
Trop bon!!!! Enfin je connais l'origine de cette chanson. Vous m'avez fait beaucoup rire. Le milieu des frères n'est pas forcément celui que l'on croit. Les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" en lice grand prix été poésie. Bonne journée à vous
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