La traversée

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Plusieurs fois par an je quitte la terre ferme, je m’éloigne, le bateau qui m’emmène fend l’océan de son sillage bien droit sans que je me retourne.
Je suis sur l’eau, mes pensées rejoignent les ailes d’un goéland, on dirait qu’elles se transforment en nuages iodés, ou en éclaboussures argentées quand l’oiseau plonge dans les vagues.

Au fil des années le trajet s’est fait de plus en plus bref, la technologie, les nouveaux moteurs, les aménagements qui rendent l’insularité moins difficile. Mais à peine enfui le temps que dure toujours le passage, mon cœur est comme lavé, ou plutôt mon âme, repeinte du bleu des volets de l’île même quand il fait un gris pluvieux pendant la traversée.

Avant l’arrivée on longe un peu la côte sableuse, celle qui fait face au continent. Sur l’estran il y a parfois des barques échouées, des gens qui poussent une large épuisette plate, parfois rien, ni personne.
Rien ? Vu de loin... Mais je sais que demain, quel que soit le temps, que la mer soit haute ou retirée, en sandales, pieds nus ou en grosses bottes, je trouverai des myriades de trésors : des fragments de verre roulés qui rempliront un peu plus mon grand vase transparent, des algues mauves ou noires que je mettrai à sécher et qui parfumeront le feu de ma cheminée, des morceaux de filin, des bouts de bois pourris. Il y a aussi parfois des plaques de mazout coagulé, et, toujours, des déchets en plastique, et des plumes, toutes sortes de choses arrivées là comme moi, par la mer. Et qui repartiront peut-être, certaines dans ma valise pour adoucir le retour à la vie citadine.
Et puis le crépuscule arrivera, la fin du jour, il faudra que je rentre, dans ma maison de l’île, où, bercée par le vent, le bruit de la houle et les éclats du phare je pourrai m’endormir sans crainte et sans envies d’ailleurs, puisque j’y suis.

Dans quelques jours je pars là-bas. Ce sera le temps des nuits les plus longues, le bateau arrivera après la tombée du jour, il fera trop sombre pour bien distinguer la côte mais je verrai apparaître l’île scintillante des lumières du port.

Pendant le trajet je n’aurai pensé qu’à la marée, au retour des bateaux de pêche au petit matin, au poisson à la criée, à mes bottes et à mon ciré, au vélo qui m’attend avec peut-être un pneu crevé. Je n’aurai pas vu passer le temps de la traversée, j’aurai retrouvé les pensées de l’autre que je suis là-bas, préoccupée par la direction du vent, l’état des chemins creux, le marché du port, le prix du kilo de thon, le ciel, le passage des courlis, le bois pour la cheminée, le jour de la chorale, celui de la randonnée, les tartes salées pour le soir où les amis viendront boire l’apéro avec accordéon et carnets de chants.
J’aurai été envahie par les pensées d’une femme de l’île.

Je débarquerai îlaise.
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