La toilette de Pat Garrett

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Non, je ne dirais pas que c’était le meilleur moment de la journée, mais quand même, après s’être cogné 24 heures de garde à vue à essayer de faire craquer le suspect (un mari soupçonné d’avoir défenestré sa femme – peut-être sa façon à lui de mettre fin au confinement de sa conjointe), une bonne douche allait me remettre les idées en place. Je n’étais pas dans mon état normal. Pourquoi ? Ben parce que, quand au bout de quelques heures on a plus envie de balancer des tartes au commis d’office qu’au suspect, c’est que ça tourne plus tout à fait rond.
Je me regardai dans le miroir de la salle de bains. Un regard par en dessous, par crainte ou lâcheté, pas brillant le capitaine Garnier, barbe de trois jours, chemise dans les mêmes eaux, auréoles sous les bras, pellicules sur les épaules, un trou de brûlure de cigarette au dessus de la ceinture et une tache provoquée par le sandwich tomate, œuf mayo avalé en quatrième vitesse une bonne douzaine d’heures auparavant,
Ouais, pas beau Garnier ! Pas beau Papa aurait dit mon gamin quand il me voyait revenir de trois nuits de planque dans le sous-marin. Ça remonte à des années, mais même à cette époque j’étais plus fringant.
C’était pas la première fois qu’on avait affaire à un retord. Par contre, c’était la première que je m’étais pas franchement senti à la hauteur. Ça me faisait bizarre de me retrouver seul devant cette glace. D’habitude, elle me rejoignait, se plaquait contre mon dos, son regard planté dans notre reflet par-dessus mon épaule. Elle m’aidait à me refaire une beauté, mais surtout à me remettre la tête à l’endroit, à toute heure du jour ou de la nuit, comme un service permanent. C’est ce que j’ai cru longtemps ; que ça durerait toute la vie. Et puis un jour, elle ne s’est pas levée. Enfin pas pour moi. J’étais en train de me raser, je l’ai entendue aller aux toilettes, tirer la chasse et aller se repieuter. Je l’ai eu mauvaise, j’ai d’abord pensé qu’elle était malade, mais elle ne s’est plus jamais levée pour me rejoindre.
La salle de bains, c’était le lieu de nos retrouvailles. Je savais qu’elle balisait quand j’étais sur le terrain, surtout quand on allait serrer des braqueurs à 6 heures du mat. Le décès d’un collègue pendant un flag l’avait chavirée. Elle s’était mise à faire des cauchemars : j’étais plus allongé dans la baignoire où elle me rejoignait parfois, mais sur une table en inox, la moitié du corps recouverte par un drap.
J’essayai de me ressaisir, je jetai un coup d’œil à mon téléphone, 4 heures du mat. J’avais rendez-vous à 9 heures dans le bureau de la Juge d’instruction pour boucler le dossier du défenestreur. Ça laissait peu de temps pour se pomponner. J’ouvris les tiroirs à la recherche d’un rasoir. Je tombai sur un paquet de rasoirs BIC jetables. D’habitude j’utilise des lames Gilette G2. Les BIC n’étaient pas à moi, ni à elle, elle s’épilait les guiboles à la cire chaude. C’est sûrement son représentant en maroquinerie qui les avait laissés quand il l’a embarquée. Ils ne se cachaient même plus. Une bombe de déo Azzaro, alors que j’en étais resté au Narta, des échantillons de parfum, Jean-Paul Gautier, Vétiver de Guerlain. Je tenais pas la distance avec mon eau de Cologne Mont Saint-Michel.
Je sais j’aurais dû faire gaffe. Un temps j’ai espéré qu’elle allait s’emmerder avec son VRP, qu’un mec qui vend des parapluies ou des baise-en-ville, elle en aurait vite fait le tour. J’ai cru naïvement qu’elle reviendrait pour mon parfum d’aventures, mais même avant de se barrer elle avait l’air de s’emmerder.
Au début elle a été séduite par mes allures de Rambo, blouson de cuir et Santiags, mais ça c’était au début. Maintenant, avec mon bide, mes cheveux gras et mon cholestérol, je la fais plus rêver dans le miroir.
Tu parles d’un Rambo ! J’ai cru longtemps que serrer des merdeux camés aux amphéts et coincés dans la vitrine d’une pharmacie, au volant d’une voiture bélier ça suffirait à la faire vibrer. Pauvre naze ! J’ai pas eu la chance de tomber sur Mesrine ou Guy Georges. Rien que du menu fretin.
Je fermai les yeux, comptai jusqu’à dix dans ma tête et ben même en les rouvrant d’un coup, elle ne revenait pas ! Elle ne reviendrait pas.
Je dégainai mon Glock de son étui à la manière du sheriff Pat Garrett face à Billy le Kid. J’oubliai que j’avais encore les mains pleines de savon, j’échappai mon arme dans le lavabo qui se fissura. J’avais négligé de mettre la sécurité. Le coup partit et le miroir explosa.
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