La tête dans les étoiles

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" La lecture est une amitié " Marcel Proust  [+]

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Dix-neuf jours que la ville s'est éteinte et que les hommes hivernent dans leur solitude forcée... Huit heures se profilent sur le cadran de l’horloge. J'observe encore et encore les crêtes imperturbables des montagnes enneigées. Dans un coin de la pièce, sur un coussin de velours pourpre, le chat dort presque paisiblement. Sa queue s’agite dans un mouvement régulier et fouette l’air, comme pour écarter ce qui pourrait troubler son précieux sommeil. Je demeure derrière la vitre, submergée par des visions muettes. Mes mains étreignent quelques nouveaux livres posés près de moi, entre récits fantastiques et romans de science-fiction...

Des lettres, des mots, des livres, des auteurs... Encore un matin qui se conte au fil des pages, dans les terreurs de mes personnages ou dans les petits vertiges de l'âme. Je m’installe dans mon canapé gris perle et j'écoute ce silence insolite qui semble fédérer mes émotions. Je demeure là plusieurs minutes sans bouger, comme un livre devient lâche à force d'avoir été manipulé. D'extraordinaires histoires se bousculent dans ma tête, des destins funestes, des parodies illustres, des récits diaboliques à la Maupassant ou des Fahrenheit 451. Les mots de mes suspens littéraires s'agitent dans ma tête. Leurs images dansent autour de moi, s'échappent et se mélangent sans fin. Je revois mes héros anglais favoris, mes détectives énigmatiques, mes investigations fébriles ou mes lectures flegmatiques dans les trains express... Je revis mes paniques fictives, mes plongées infinies dans les Golems ou les Mr Hyde de l'Histoire. Je redessine d'étranges portraits ou des masques à la Dorian Gray. J'anticipe le monde dans des machines à explorer le temps avec pour Terminus, les étoiles...

Je cours vers d'autres lieux, vers d'autres histoires, vers cette puissance qui m'arrache des rêves et s'amuse de mes petites peurs. Mes yeux caressent l'œil velouté d'un vieux livre au papier Hollande. Le souffle d'un nouveau texte m’enveloppe. Les mots s'enflamment sur les pages. L’âme de ce livre me possède... Elle abîme la réalité aux confins du rêve. Je flotte, libre et légère. Je suis propulsée dans une autre dimension...

Les minutes défilent sans même que je n’y prête attention. Je lève mes yeux de la page et remarque, stupéfaite, que le crépuscule de la journée commence déjà à assombrir la pièce. Un fulgurant clair de lune transperce le ciel. Une immarcescible nuit d’encre. Elle flirte avec les remparts du réel en agitant mon corps de frissons envoûtants. Les hululements glauques et entêtants des oiseaux de nuit m'envahissent comme des cris de louvats. Des noctuelles se heurtent contre la vitre. Se pourrait-il que les heures m’aient ainsi échappé ? Je m'enferme dans une étrange sensation, celle d'avoir été entraînée dans un intervalle hors du temps...

Une sylve au spleen impérieux se dresse soudain devant moi. Je pénètre dans cet antre que forment les branches entrelacées des arbres. L’épaisse mousse qui recouvrait le sol étouffe le bruit de mes pas. Après une longue marche, je rejoins un petit chemin dallé de pierres grises. Sa vision imprime dans ma tête d'improbables voyages. Dix-huit parterres de roses blanches entourent la forêt. Elles emplissent l’air de leurs senteurs ensorcelantes. Des gouttes de rosée perlent sur leurs mystérieux pétales et scintillent au clair de lune. Je m’approche des roses : leurs tiges sont dépourvues d’épines. Je tends ma main vers l’une des fleurs. Tandis que mon doigt effleure sa tige, des épines soudainement la recouvrent. Une goutte de sang s’échappe de mon doigt et vient tomber sur les pétales de la rose. Les parterres de roses blanches laissent place à des roses rouges.

Au fond de ce paysage, je devine une falaise qui précipite le regard. La clairière est déjà loin derrière moi ; j'aperçois les remparts de la ville. Les lumières des immeubles s'élèvent dans le ciel. Autant de replis humains qui se dressent devant moi et s’alignent sur plusieurs kilomètres. Mais leur vision est-elle dans ou hors de moi ? À peine mes yeux se concentrent-ils sur la cité qu'ils m'offrent un passage dans lequel je m’engage. Quelques pas et j’atteins la lumière apaisante d'une immense salle. La voûte est soutenue par quatre piliers marmoréens ornés d’inscriptions cabalistiques. Attirée par une force évanescente et incontrôlable, je m’avance dans la pièce jusqu’à atteindre une étrange porte de bois en forme de livre ouvert. Elle s’ouvre à mon approche ! Mes yeux se cognent à la vision des personnages. Mon je est-il aux côtés de ces silhouettes ou est-ce un nous que je ne maîtrise pas ? Des pas se joignent à d'autres, vers ces récits où je m'égare, une pile de livres à la main ou dans la tête.

Soudain, je tressaille. Quel est ce bruit ? Des pas résonnent dans le couloir. Ils s'avancent promptement. Je reste immobile, comme pétrifiée. Une transe indomptable monte en moi. Elle me terrifie. Les pas se rapprochent. Ils s'arrêtent à quelques centimètres de mon corps. Je n’ose me retourner. Soudain mon souffle se coupe. Je blêmis. Une main froide se pose sur mon épaule... Quelle est cette Créature, tapie à quelques centimètres de moi ? J'ai presque la sensation qu'elle et moi ne font plus qu’un. Est-elle une partie de moi ? Est-ce l'écho de mes pages ? Est-ce l'imaginaire tout simplement ? Cette portion mystérieuse qui s’échappe sans cesse et que je ne peux maîtriser. Tout mon être se découpe en hésitations délicieusement déconcertantes. Se pourrait-il qu’il ne s’agisse que d’un songe ? Je refuse d'y croire : les images sont là !

Un courant d’air s’engouffe mystérieusement dans la pièce. Il paraît provenir d’une étagère derrière moi. J'observe cet antre littéraire et ses immenses rayonnages qui célèbrent des dizaines de lectures. Deux piles de livres jonchent le sol et m'invitent à les saisir à bras le corps. Je divague dans les histoires et je voyage dans les pages. Mes yeux se posent sur le haut d’une étagère et j'imagine plus ou moins nettement une pile de grimoires : elle servirait bien de perchoir à une chevêche d’Athéna aux yeux d'émeraude ! Son plumage marron serait maculé de petites taches blanches et ses hululements mystiques me feraient sourire. Elle m'inviterait à poursuivre l'aventure comme pour me replonger encore davantage dans ce tourbillon. Le frisson d'une nouvelle escapade me gagne. C'est la rencontre avec l'impossible qui s'évade de la bibliothèque. La grande évasion est là !

Vingt-six jours que la ville s'est éteinte. Un vide inédit règne toujours autour de nous. Le monde est confiné sur lui-même, les hommes observent leurs doutes et leurs espoirs. Il n’y a personne. Presque personne... Et pourtant, tous les univers s'agitent autour de moi. Je voyage dans l'imaginaire, dans les mots, dans les âmes inachevées des livres. J'entrevois dans mes lectures tous ces signes de vie où la plume ne vient jamais, de sa douce encre, graver le mot « fin » sur les pages.

Je suis sauvée : je possède ce luxe immense, celui d'être une simple lectrice...
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