La sonate

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J'écris avec ce que je suis. J'ai envie de partager mes émerveillements, mes peurs, mes colères, mes doutes, mes joies, mon amour sans mesure de la littérature et de la vie  [+]

Il y a des fois où l’ennui vous ronge. Ce qui vous constitue perd de son éclat et ce qui faisait le lien entre les parties du tout s’effiloche et disparaît.
A l’intérieur de moi les pierres se sont ternies par le manque d’air renouvelé et par l’absence des yeux qui se posaient autrefois sur elles. On a raison de dire que les pierres respirent. Tout au long des huit siècles qui précèdent, les portes s’ouvraient sur le ciel. Comme je l’aimais cette lumière bleue lorsqu’elle offrait ses larges bras libres sur l’autel ! Les teintes ocre des murs se mettaient à vibrer et l’azur des fresques saluait l’azur ordinaire du jour. Il y avait des pèlerins qui apportaient leur souffle chaud et le craquement de leurs gros souliers, un craquement qu’ils s’efforçaient de rendre léger et mystique. Il arrivait qu’ils restent longtemps, confiant leur âme au Dieu d’amour. J’entendais le bruissement de leurs paupières, le remuement de leurs lèvres, l’intonation interne de leurs prières et je m’efforçais moi-même de n’être que le réceptacle du divin.
Il y avait aussi des petites messes, de celles qui sentent la campagne emplie de terre ordonnée ou sauvage. La cloche Véronique, baptisée du nom de la sainte patronne des lingères et des photographes, carillonnait avec la grâce féminine d’une ouvreuse de livres qui accorde aux chemins caillouteux la douceur des poèmes. Monsieur le curé agitait sa soutane, allait et venait à petits pas, puis il entamait consciencieusement la liturgie du jour. Les participants étaient parfois venus de loin, à pied, dans le chaud ou dans le froid, en habits propres avec des sourires du dimanche.
C’était autrefois, du temps où mon sol était lavé, où mes bancs de bois étaient cirés, du temps où les fleurs s’invitaient autour de Saint Antoine de Padoue et de la Vierge Marie.
Il ne faut rien regretter. La nostalgie est une petite sœur à qui il faut apprendre l’espérance. Je ne regarde le passé que pour me souvenir et rendre grâce à ceux qui ne sont plus.
Pourtant, ce matin par exemple, je m’ennuie et les autres me manquent.
Ce n’est pas que je voudrais me plaindre. Mais je m’accorde le droit d’exprimer l’amour. Il me manque de le recevoir. Une main toucherait la poignée de la porte, la porte s’ouvrirait, des pas retentiraient et des yeux se poseraient sur mes retables, sur la fresque centrale où le Christ, dans une mandorle ourlée de blanc, lève la tête vers le ciel. On caresserait le bénitier, on chuchoterait des promesses et je sentirais la ferveur des mains jointes. Je continuerais d’exister et je serais le Temple visité du Seigneur.
Il me manque aussi de donner l’amour. Mes murs ont des oreilles et mes pierres ont une âme. Je suis conçue pour accueillir, pour écouter et me faire passeuse des vœux les plus profonds. Le souffle de la paix me traverse et traverse, d’une manière ou d’une autre, ceux qui l’aspirent.
Quelque chose m’a éveillée tout à l’heure comme si je devais recevoir une visite et j’attends. Je crois qu’il arrive. Je m’y connais en venue lointaine. Je sais reconnaître un battement de cœur qui se trouve à des centaines de mètres et qui approche.
J’ai ma petite idée. Je sens qu’il va passer par la fenêtre à l’endroit où un verre s’est cassé il y a trois ans. J’espère qu’il va trouver.
J’attends. J’essaie de capter toute la lumière qui traverse les vitraux. Elle est très douce, infime, mais je tire les éclats de jaune et de blanc vers l’allée centrale pour offrir à mon hôte un tapis vivant composé de soleil.
Il a trouvé ! Son petit corps palpite entre le dehors et le dedans. Il a la gorge rouge, d’un rouge orangé encerclé de gris, et je vois entrer la beauté. La beauté déploie ses ailes et pique vers le sol à l’endroit où la luminosité dessine une ligne habitée par la vie.
Il a posé ses pattes sur la dalle. Il tournoie, tourne la tête d’un côté, de l’autre et ses yeux roulent dans tous les sens. Il a déjà presque tout donné de lui, sa beauté et sa vigueur, mais voilà qu’il offre à présent ce qui aurait pu ne pas être, ne pas exister au sein de la nature, ce qui aurait pu n’être que des sons gras ou criards, il donne le chant, la mélodie du printemps qui monte de la terre et qui descend du ciel, le sifflement joyeux de l’oiseau, la sonate de l’amour, l’œuvre musicale inscrite dans les origines et j’absorbe l’instant, je rends grâce démesurément.

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Pascal Dut · il y a
Cest très joliment écrit, l'histoire de cette petite chapelle désertée. Un vrai plaisir de vous lire 🙂
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Claire JEANNE · il y a
Merci pour ce message, M. Iraje. Je dois dire que ça me fait plaisir et ça me remonte un peu le moral. Je suis sur ce site depuis deux semaines environ et, jusque-là, j'ai quelques lecteurs qui passent et personne n'apprécie ce que j'écris. Moi qui venais là pour retrouver un peu confiance en mon écriture, je dois dire que ce n'est pas une réussite ! Alors, un peu d'encouragement, ça réchauffe le coeur !
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M. Iraje · il y a
Il y a de la poésie dans cette personnification ... divine.