La Rose de Jéricho

il y a
4 min
179
lectures
58
Qualifié
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Le récit est simple et poignant, la narration bien dosée et le propos intéressant ; bref, « La Rose de Jéricho » est un texte réussi, dont la

Lire la suite
Je n'ai pas inventé cette histoire. Je l'ai lue récemment dans un journal, sur internet, avec une émotion à laquelle je m'attendais peu. Lorsque j'ai voulu la retrouver, le lendemain, elle avait disparu. Ce n'était pas un rêve, pourtant, je le sais. La voici, telle que mon cœur s'en souvient.

Dans la nuit du 11 mars 2011, des secousses avaient alerté la ville. On s'était donné le mot et, avec un empressement fiévreux, les habitants avaient quitté leurs maisons, dans l'obscurité, pour rejoindre la montagne. L'abbé Ubuchi Daisuke avait dû faire plusieurs voyages, avec sa petite voiture bringuebalante, pour transporter la dizaine de moines qui vivaient au temple. Avec les routes encombrées, la panique sourde qui faisait frémir la ville, on était déjà au petit matin lorsqu'il put revenir au temple, chercher des vêtements et des provisions qui manquaient. Le ciel était brumeux, la mer absolument lisse et grise. Ubuchi fut saisi de contemplation, un bref instant, puis l'urgence lui revint. Il rangea tout ce qu'il put dans le coffre de la voiture, dut s'y reprendre à deux fois pour le refermer. Une profonde respiration, il reprit la route.

A la radio bruissaient des commentaires inquiets ou rassurants, tandis qu'au-dehors, le trafic évoluait avec une lenteur désespérante. Il avait atteint une petite hauteur d'où il pouvait voir la mer, sur sa gauche. Soudain, une rumeur couvrit le bruit des moteurs. Des gens sortaient précipitamment de leur voiture, et gravissaient la pente, à droite de la route. Ce fut alors qu'Ubuchi remarqua sur la mer la mince ligne grise que l'on avait redoutée toute la nuit, et qui progressait lentement vers la côte. Il abandonna lui aussi sa voiture, et grimpa le plus haut qu'il put sur la colline.

Le tsunami frappa ici avec la même fureur que dans la région voisine de Fukushima. La ville fut submergée d'un seul flot inéluctable. Ubuchi vit la vague boueuse emporter digues, bateaux, entrepôts, voitures, maisons, et s'enfoncer dans les terres sans jamais freiner, comme si le Japon tout entier devait sombrer ce jour-là.

Il s'écoula près de deux semaines avant qu'il ne pût retourner au temple. Il accompagna un groupe de réfugiés, dont deux familles avec de très jeunes enfants, jusqu'à un campement de fortune où l'on tentait de s'organiser tant bien que mal. Il travailla sans relâche, aidant aux distributions, participant aux recherches. La nuit, épuisé, il s'allongeait sur une couverture sale et s'endormait d'un coup. Le matin, aussitôt éveillé, il descendait vers la ville et rejoignait l'un ou l'autre des groupes de recherche. Il ne s'écoulait pas une heure sans que l'on ne trouvât de nouveaux morts ou des survivants écrasés de décombres. Chaque jour les survivants étaient moins nombreux.

Ubuchi ne prenait le temps ni de penser, ni de prier. Il n'échangeait que les paroles nécessaires, et le reste du temps se taisait parce que rien ne se formait dans son esprit. Tant qu'il s'exténuait ainsi à la tâche, ni la douleur, ni l'horreur ne l'atteignaient.

Il eut des nouvelles des autres moines une dizaine de jours après le désastre. Ils étaient sains et saufs, et participaient aux secours dans une vallée voisine. C'était Matsuyama qui était parti à la recherche d'Ubuchi, et avait fini par le retrouver. Son soulagement était tel qu'il s'était précipité sur Ubuchi et l'avait serré dans ses bras. Après s'être échangé quelques informations, ils convinrent de se retrouver un peu plus tard avec les autres, pour aller voir ce qu'il restait du temple.

Trois jours plus tard, peu avant l'aube, ils descendirent à quatre en direction de la ville. La boue gelée crissait sous leurs pas. Ils suivirent les routes dégagées aussi longtemps qu'ils purent, puis se frayèrent péniblement un chemin dans les décombres. Le soleil les salua d'une brume rose, le ciel se fit d'un bleu cristallin. Ils atteignirent le temple aux environs de midi.

Il n'en restait que les piliers de bois, solidement enfoncés dans le sol, et une partie du toit. Tout le reste était éventré. Un morceau d'escalier pendait dans le vide. Pourtant, rien de tout cela ne touchait Ubuchi. Son œil était neutre, son visage impassible. Tandis que les autres examinaient les environs en pleurant, il s'approcha des piliers et fouilla machinalement dans les débris. Il ne trouva rien d'intéressant, hormis la grande pendule murale qui était accrochée dans le hall. Par miracle, elle s'était encastrée dans un coin et n'avait pas quitté le temple. L'aiguille était arrêtée. Sans trop savoir pourquoi, Ubuchi ramena la pendule avec lui. Il l'avait achetée vingt ans plus tôt, pour quelques yens, dans un marché aux puces. Elle était ornée d'une rose défraîchie sous le chiffre douze. Il la rangea dans un sac et l'oublia quelques temps.

Les nouvelles n'étaient pas bonnes. On parlait de dizaines de milliers de disparus, de centaines de milliers de réfugiés. On avait interdit l'accès aux environs de Fukushima, et le monde entier suivait d'un œil inquiet les relevés de radioactivité dans l'air, dans l'océan. Le gouvernement tardait à lancer la reconstruction. Après plusieurs mois sous la tente, les moines trouvèrent à se loger dans différents monastères du nord de Honshu, et se séparèrent.

Ubuchi resta dans les environs et, chaque fois qu'il le put, se rendit au temple pour accrocher des prières aux piliers. Il nettoya la pendule, la répara et la remonta, mais elle resta figée. Il lui semblait que cette pendule était comme son cœur.

Il s'écoula plusieurs années. Ubuchi obtint de maigres subventions de la préfecture, lança quelques souscriptions auprès des fidèles. Chaque fois qu'il avait assez d'argent, il faisait ajouter un pan de mur ou un cadre de fenêtre. Il fit planter quelques cerisiers, mais, dans la terre gorgée de sel, ils ne poussèrent pas et restèrent rachitiques.

Le temple ne rouvrit qu'en 2017. La peinture manquait et le béton du sol était encore nu. Ubuchi raccrocha la pendule, toujours immobile, à l'endroit où elle s'était tenue six ans plus tôt. Dans cet étrange bâtiment neuf, il restait une trace, aussi muette fût-elle, des jours d'autrefois.

Matsuyama lui rendit visite, un été où il pleuvait beaucoup. Au moment de se quitter, ils restèrent longtemps sous le porche, à converser, en regardant la mer où se mouvaient de longs rideaux de pluie. Ubuchi regarda la voiture de Matsuyama s'éloigner dans la lumière faiblissante et les murmures de milliers de gouttes.

En avril 2021, alors qu'il allumait l'encens, la terre trembla de nouveau. Il y eut deux brèves secousses, puis une troisième, terriblement longue et puissante. Il se précipita dehors. Les arbres s'agitaient, comme pris de folie. La cabane en tôle, au fond de la cour, s'effondra sur elle-même, et le temple émit de lourds grincements. Le paysage ondulait. De loin en loin des immeubles s'écroulaient, tandis que d'autres résistaient tant bien que mal.

Lorsque le calme revint, le temple était toujours debout et, hormis quelques tuiles tombées du toit, semblait intact. Les trois assistants qui vivaient avec lui étaient indemnes. Calmement, Ubuchi les fit monter dans sa voiture, et ils prirent le chemin de la montagne. Il n'y eut pas de tsunami, cette fois-ci : l'épicentre était situé dans les terres, plus au nord, et dès le lendemain le gouvernement leva l'alerte.

En revenant au temple, Ubuchi se sentait léger, comme il ne l'avait plus été depuis des années. L'air avait la sérénité du printemps. Le sol était tapissé des derniers pétales des cerisiers, et les feuilles aux branches étaient d'un beau vert tendre. Il entra le premier dans le temple, le cœur battant confusément. Soudain, il remarqua que la pénombre n'était plus silencieuse, mais bercée d'un chuchotement tranquille. C'était, tendrement égrené, le tic-tac de la pendule.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Le récit est simple et poignant, la narration bien dosée et le propos intéressant ; bref, « La Rose de Jéricho » est un texte réussi, dont la

Lire la suite
58

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lilia Zine
Lilia Zine · il y a
Très belle histoire! Quel est le theme selon vous?
Image de N N
N N · il y a
Merci ! Il s'agissait du thème "renaître" pour ce concours, il m'a semblé que l'anecdote de l'horloge s'y prêterait bien
Bonne soirée

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Les bicoques

Aglaée Collin

« Sédentaires. »
J’ai soufflé, tu as hurlé, nos esprits ont tangué. Les horloges se sont évaporées, tes yeux ont saigné des torrents de larmes. Le temps s’est dilaté... [+]