La revanche

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Image de 2017
Je suis à plat ventre dans les herbes hautes, les yeux fixés sur la montagne qui apparaît d'entre les chapes de brume matinale. L'écharpe violine ondule sous mes yeux, obéissant à chaque mouvement de mes doigts. Elle s'approche de moi quand je ramène mes doigts vers la paume de la main, me dissimulant aux éventuels regards curieux.
Ma mère avait l'habitude de dire qu'il y avait toujours quelqu'un pour nous observer. Quelqu'un ou quelque chose. Mon père s'empressait d'ajouter qu'aucun de ces regards inquisiteurs ne traversait la pierre, et que c'était la raison pour laquelle sa famille avait toujours construit ses maisons dans cette matière et le ferait toujours. Il posait ensuite sa main contre le mur de notre maison, et le caressait tendrement du regard. Ça faisait toujours beaucoup rire maman. Et quel rire... J'adorais l'entendre rire. C'est comme une rivière cristalline, un tintement de clochette, une brise d'été, le vent chaud automnal ou l'air froid et vivifiant de l'hiver. C'est un son qui réchauffe le cœur et met le sourire aux lèvres.
On dit que le rire d'une fée guérit tous les maux de l'âme. Maman avait beau ne pas être une fée pure souche, c'est elle ou plutôt son rire qui m'a permis de réaliser que pour une fois, on disait vrai.

Ma vue se brouille soudain. C'est en essuyant mes joues que je me rends compte que la brume est immobile. Je me force à bouger mes mains à nouveau, et la danse des gouttelettes douées de vie reprend. Je respire profondément. Je dois prendre le temps, et ne surtout pas précipiter les choses.
Tout va bien se passer.
Tout doit bien se passer.
Je leur dois au moins ça.

La brume s'épaissit devant moi alors que mes mains s'approchent l'une de l'autre à une vitesse particulièrement lente. Ainsi, je ne parviens pas à distinguer correctement ce qui correspond à la base de l'immense masse à quelques pas de moi. Parfait. Je ne crois pas parvenir à garder mon calme si je vois ce que dissimule mon simple mur de brume.
Et tout mon calme me sera nécessaire. Mais pour l'instant, j'ai juste besoin d'un peu plus de temps. J’ai juste besoin d’un peu de courage.
J'effectue un léger mouvement du pouce dans ma direction, et des particules d'eau viennent rafraîchir mon visage brûlant, restaurant ainsi ma concentration.

Maman serait tellement fière de moi. À me voir manipuler mon élément ainsi, alors que j'ai eu tant de difficultés à me l'approprier. L'eau, bien entendu, étant l'élément de la famille de par notre héritage féerique, était forcément mon élément. C’est parfaitement logique.
Ce qui m'étais incompréhensible, c'était la raison pour laquelle elle refusait de m'obéir. Les nombreuses heures que je passais à fixer le contenu d'un bol dans l'espoir de réussir à former une sphère liquide flottante me reviennent soudain en mémoire. Un sourire flotte sur mes lèvres.
Je n'y suis jamais parvenue.
Par contre, j'ai réussi sans difficulté à écarter le brouillard des outils que mon père cherchait un matin. De même, je passais des heures à animer des personnages de brume dansant au-dessus du sol jusqu'à ce que le soleil ne les fasse disparaître. Après quelques temps, je suis parvenue à produire le déplacement d'une écharpe de brume de plus en plus longue, et avec beaucoup d'entraînement et une source d'eau proche, je suis arrivée à créer des nuages de brume ou de brouillard, à l'opacité variable.
Mais mes parents n'ont pas pu assister à mes progrès les plus récents. Après tout, c'est pour cette mission que je me suis tant entraînée à développer mon seul don. Parce que non, mon rire, bien que semblable à celui de ma mère, ne me servira pas à grand-chose dans ma quête. Après tout, je doute fortement que la colline endormie soit charmée par un tintement de clochette.

Mais comme je n'ai aucun besoin de la charmer, ça n’a pas grande importance. C'est vrai, après tout, j'ai simplement besoin d'être discrète, et rapide. Et encore une fois, je peux y parvenir grâce à l'héritage de maman, et la légèreté légendaire des fées. Non pas que mon père ne m'ait rien transmis d'utile, bien au contraire. C'est grâce à son sang de centaure que j'ai pu élaborer ce plan, et c'est son obstination de nain qui m'a fait tenir jusqu'à présent. Sans les qualités essentielles qu'il m'a léguées, je n'aurais jamais pu atteindre cette phase d’observation de dernière minute. Mais c'est surtout ses enseignements qui ont permis la création de la pièce maîtresse de mon plan.

Je me force à respirer profondément et légèrement à la fois. Silence. Je ne peux pas réveiller la créature. Pas maintenant, pas si près du but.
Je n'ai encore rien mené à bien. C'est l'étape cruciale de mon plan. Si j'échoue maintenant, tout cela n'aura servi à rien. Je mourrais sans avoir pu venger mes parents. Je les rejoindrai les mains vides et la honte au cœur.
Et il en est absolument hors de question. Je me fiche des regards inquiets que j’ai pu croiser au village, le lendemain du drame, ou encore des histoires qu’on raconte autour du feu durant les nuits de fêtes, où les créatures mystérieuses et dangereuses dont regorgent notre monde nous semblent soudainement beaucoup plus proches. Même les avertissements que mes parents m’avaient donnés un million d’années plus tôt n’ont plus d’importance.
L’important, c’est que de tous les villages de la région, c'est le nôtre qui a été attaqué.
L’important, c’est que de toutes les familles du village, c'est la mienne qui a été décimée.
L’important c’est que de de tous les jours de mon existence, c'est celui-là que j'ai décidé de passer à la source de la rivière coulant près de notre maison de pierre, au lieu de rester auprès de mes parents.

L’important, c’est qu’elle a décidé de revenir. Et même si je ne sais pas pourquoi elle n'a pas profité du désespoir qu'elle a causé pour détruire d'autres terres et terrifier d'autres villages, je sais que je vais lui faire payer.
Elle m'a enlevé ma famille, je vais faire de même.

Un grondement retentit. La terre tremble.
Immobile, j'observe la tête immense se poser sur sa patte droite, laissant apparaître un éclat d'or, plus brillant que ses écailles pourtant étincelantes de la rosée matinale. De la fumée sort de ses naseaux, seul indice de la fournaise qui brûle à l'intérieur.
Je me lève le plus silencieusement possible. Comme une ombre, je me glisse sur son côté. La pierre que j'ai taillée m'alourdit considérablement, et me gêne. Elle est presque identique à l’œuf doré que j'ai admiré pendant toute ma phase d'observation. Même taille, même forme, même poids. Je suis même parvenue à lui donner la même couleur. La seule différence, c'est qu'elle est froide. Et c'est ce qui me trahira, au moment où sa mère se réveillera et tâtera la pierre du bout du museau.
Mais d'ici-là, je serais loin.

Je m'approche, et prend garde à ne pas trop épaissir la brume. Un changement brutal de température risquerait de la réveiller. M'agenouillant, je procède à l'échange rapidement, et sans effleurer ses écailles dont je sens pourtant la chaleur irradier. Elle n'a pas l'air de broncher.
Je recule prudemment, sans lui tourner le dos.
L’œuf me réchauffe les bras, glacés par la brume, l'eau et la pierre. Je traverse ainsi toute la clairière. À l'orée du bois, j'épaissis la brume d'un mouvement du poignet, et je disparais entre les arbres, aussi discrètement qu'une ombre.

Le soleil ne s'est même pas encore levé que l'eau et la pierre triomphent enfin du feu et du vent.
Un partout Dragonne.
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