La renarde

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Enfin j'ose... Moi qui n'ai jamais écrit que des lettres à mes proches! Il n'est jamais trop tard n'est-ce pas? La tablette offerte cet été par mes petits enfants a tout déclenché puisque  [+]

Image de Été 2018
Grand mère Alice lui a dit :
« Récolte ton premier pipi du matin et débarbouille toi avec, ça enlèvera ces vilaines tâches... Après, tu te laves bien avec l'eau du puits et le savon Camay sinon tu sentiras très mauvais. »
Elle ne veut pas sentir mauvais. Déjà qu'à l'école les vilains garnements n'arrêtent pas de lui dire que les rouquines ça pue, que ce sont des sorcières qui dansent avec le diable les nuits de pleine lune. En plus, elle s'appelle Lili, le curé du village a bien failli refuser de la baptiser. Sa mère a dû ajouter un deuxième prénom bien Chrétien parce que Lili, Lilith... tout ça c'est pas bien catholique. Alors, elle frotte tous les matins son visage à s'en arracher la peau mais les taches sont toujours là.

On ne lui dit jamais qu'elle est jolie. On dit qu'elle est mignonne, rigolote, qu'elle a regardé le soleil à travers une passoire. Elle joue souvent avec sa cousine Régine. Elle, on la trouve vraiment belle, même grand mère qui ne fait jamais de compliments le dit : « Qu'est ce qu'elle est belle Régine ! » C'est une fillette au teint hâlé, sans aucune imperfection, juste un petit grain de beauté au coin de sa jolie bouche vermeille. Ses longs cheveux sont noirs, lisses et brillants comme de la soie et ses grands yeux sont verts et en amande. Tout le monde adore Régine. Elle est abonnée à Nano et Nanette, Lili n'est abonnée à rien. Sa maman lui confectionne de jolis habits et des déguisements de princesse. Lili est sa servante, toujours mal attifée, les cheveux indomptables. Un jour, maladroitement, elle marche sur la traîne et la déchire. Les yeux verts de la princesse jettent des éclairs de fureur, elle bondit sur sa servante et lui laboure le visage jusqu'au sang. Mais la fillette ne se défend pas, ne se révolte pas, elle pleure en silence et demande pardon...

L'été, alors que sa cousine est toute bronzée, la petite rouquine devient rouge comme une écrevisse. Sa maman la badigeonne avec une pommade à l'huile de foie de morue et là, pour le coup, elle pue vraiment ! Arrive l'adolescence et les premiers flirts. Lili accepte les baisers maladroits et les étreintes gauches, elle a tant besoin d'amour. Aucun de ses jeunes amoureux ne lui dit les mots d'amour qu'elle espère tant mais ils lui font comprendre avec des mots trop crus qu'elle leur fait de l'effet, et cela la blesse toujours. Des hommes plus âgés l'observent aussi avec ce regard trouble qui la gêne. Alors elle rentre la poitrine pour effacer ses seins et elle courbe le dos. Elle devient de plus en plus sauvage.

Et puis un jour, le grand et beau prince arrive. Il lui dit les mots miel et dentelles, les mots rubans et satins, les mots velours, les mots d'amour et elle y croit. Elle sait au fond de son cœur qu'il l'aime vraiment, elle le sent. Il l'appelle ma flamme vive, mon feu follet, ma petite renarde. Il est plus âgé qu'elle et termine ses études à l'Université alors qu'elle est encore au lycée. Il n'ose pas l'aimer plus fort, elle est si jeune, si sauvage. Il croit qu'il pourra l'attendre encore. Elle sait déjà qu'il ne l'attendra pas car elle reconnait depuis longtemps les impatients signes du désir. Et puis ils ne sont pas du même monde. La famille du garçon lui répète que ce n'est pas une fille pour lui, une fille d'ouvriers qui a grandi de guingois dans une famille « tuyau de poêle », un père aux abonnés absents, une mère fragile dont l'humeur varie au rythme de ses amours mouvementés, les déménagements pour loyers impayés, les soucis d'argent... Non ! Décidément, ce n'est pas une fille pour lui.

On lui présente une princesse de son âge, bien coiffée, bien maquillée, bien habillée. On arrange des rencontres, des weekends dans la villa familiale au bord de l'océan. La princesse est délurée, experte sûrement, pas farouche et surtout, elle le veut ! Il lui fait un enfant, ils se marient et ne sont pas heureux...
Le feu follet s'éteint, la petite renarde a mal, elle veut mourir. Elle se cache dans son terrier pour lécher ses plaies, tout l'hiver... Puis vient le joli mois de mai. Un terrible orage gronde au quatre coins du pays en colère, des éclairs zèbrent le ciel plombé. La renarde sort enfin son museau et elle entend la fureur du monde. Elle rejoint les jeunes démons et les petites sorcières qui se dessinent au crayon des petites taches rousses sur le nez et qui colorent leurs cheveux au henné. C'est la mode !

Ils allument de grands feux de joie dans la clairière, sous la lune rousse. La renarde se redresse et mène le Sabbat . Elle les entraîne dans une infernale sarabande, ils lisent les livres à l'index, écoutent et chantent les chants interdits, consomment les philtres magiques et les potions illicites. Ils jettent quelques pavés dans la mare au diable pour éclabousser les jolies robes des petites princesses. Elle, elle hurle longtemps encore avec ses amies les louves... Même quand l'orage s'est calmé et que le soleil brille à nouveau dans un ciel trop pur. Les princes et les princesses vont se faire bronzer tout l'été sur le sable blanc. La renarde attend l'automne, elle adore cette saison aux couleurs fauve qui lui vont si bien, même si les chasseurs sont à l'affût.

Depuis quelques temps, un jeune loup lui tourne autour et lui dit son amour fou. Il lui dit qu'elle est belle et qu'il l'aimera toujours même quand l'hiver viendra, quand ses taches de rousseur s'effaceront derrière d'autres plus larges et plus brunes et quand elle trichera encore un peu avec la couleur de ses cheveux.

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Georges Saquet · il y a
J'aime beaucoup votre style très vivant et très captivant . Un texte entre deux berges : Le réel et l'imaginaire . La magie opère et transporte ! Le plaisir de lire . Mon vote d'adhésion .
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JLK · il y a
"La renarde se redresse et mène le sabbat." J'aime bien votre façon d'écrire
et de décrire. C'est un portrait douloureux et attachant. Et votre écriture est
toujours agréable, équilibrée, limpide.

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Lili Caudéran · il y a
Encore mille MERCIS JLK
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Viviane Fournier · il y a
je l'ai relu Lili, je l'avais lu il y a bien longtemps .. j'ai adoré ... magnifique ... ma maman était une vraie rousse aux taches de rousseur au caractère indomptable à l'énergie incroyable à la mélancolie pudique ... c'est superbe ce texte ... merci merci
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Lili Caudéran · il y a
Merci à vous d'être revenue lire un des épisodes de la vie de Lili...
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Viviane Fournier · il y a
ça m'a fait un immense plaisir ... et ça m'a touchée vraiment... une couleur que la vie de Lili ! Belles fêtes encore à vous
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Gali Nette · il y a
Texte délicat sur la différence aussi bien physique que sociale, sans agressivité et c'est bien !
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Marsile Rincedalle · il y a
Il n'est pas toujours facile d'assumer sa différence. Parfois se marginaliser permet d'effacer cette différence. Evidemment le chemin à suivre devient hasardeux et certaines embûches peuvent même se révéler fatales. Il reste à espérer qu'après le loup, notre renarde sympathique ne tombe sur une belette. Très beau texte.
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Lili Caudéran · il y a
Un blaireau, ça serait pire !!
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MCV · il y a
La métamorphose ajoute de la magie à cette histoire où la tristesse se mêle à une belle soif de bonheur.
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Magalie F. · il y a
Il y a beaucoup de douceur malgré des sentiments violents dans ce texte que j'ai trouvé délicat. merci pour ce beau moment de lecture.
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Lili Caudéran · il y a
C'est moi qui vous remercie d'avoir rendu visite à ma petite renarde.
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Isabelle Lambin · il y a
Un texte émouvant. Cette jeune fille est très touchante. Il n'est pas aisé de grandir sereinement lorsque l'entourage égratigne notre sensibilité. Un récit que je pressens comme étant autobiographique.
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Potter · il y a
Superbe; ma voix !!!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Virgo34 · il y a
Le style est plus fluide et cette métaphore de la renarde sorcière et sauvage me plaît beaucoup dans ce texte empreint de poésie.

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