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La raccommodeuse

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Jenny Guillaume

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Un taudis. Un de plus. L’ombre d’une fille. Hagarde. Déchirée. A-t-elle été agressée ou s’est-elle infligée elle-même ces blessures ? Je ne le saurai jamais. Les ombres ne parlent pas. Je la recouds. Un point après l’autre. Je fredonne un air que mon père m’a enseigné. Il aide à se concentrer et il apaise les ombres. Voilà, j’ai terminé. Je passe ma main sur le tissu aérien, léger comme du satin. On ne sent rien. La couture est parfaite. Invisible.

L’ombre d’un homme dépose quelques pièces sur la table de nuit. De l’argent volé que je glisse dans ma poche sans rien demander. Il faut bien que je vive moi aussi. Je ne travaille plus que dans la clandestinité. Les ombres ont été reléguées dans les bas fonds de notre cité. Répudiées.

Chaque nuit, dans ce dédale de ruelles pâles balayées par de puissants projecteurs, ma propre ombre me sert de guide. Elle est mon laisser passer dans l’autre monde. Depuis notre naissance, nous sommes liées. Cousues l’une à l’autre par un fil mystérieux que rien ne peut couper.

Je suis la dernière raccommodeuse. Ce savoir-faire, conservé jalousement au sein de quelques familles, a fini par s’égarer au hasard des descendances. Nos nécessaires à couture ont disparu, détruits ou bien vendus à des ignorants qui ont disséminé fils et aiguilles d’argent aux quatre vents.

Jadis, j’avais pignon sur rue. Les affaires marchaient bien. Je m’étais même offert un flacon de parfum. Je sens encore la goutte délicate couler derrière mon oreille. Sensation unique du luxe sur ma peau d’ingénue.

À l’époque, les gens ne se préoccupaient guère de leur ombre. Ils dévalaient les escaliers, sautaient dans les flaques d’eau, titubaient dans les caniveaux. Peu leur importait que leur ombre soit piétinée, écrasée ou humiliée. Certains pissaient dessus en riant et je m’alarmais de tous les lambeaux d’ombres qui traînaient dans les rues.
Il serait faux de dire que mes clients étaient plus respectueux mais ils se souciaient de leur apparence. Ils venaient dans ma boutique, leurs ombres sur les talons, prêts à payer le prix fort pour refaire une beauté à l’image qui flottait derrière eux.

Et puis, lentement, la société a changé. Des voix se sont levées. Nos ombres et nous : égaux. Nos ombres et nous : libres. Libre de ne pas disparaître la nuit. Libre de ne pas épouser l’ombre de l’époux. Libre de rester quand nous partons ou de partir quand nous restons. Libre d’être debout. J’avoue, j’étais d’accord avec tout.
Comment ne pas l’être ? Moi qui aimais tant les ombres, moi qui les soignais avec passion depuis mon plus jeune âge. Elles étaient ma mission, elles étaient ma raison d’être. Je souris en repensant aux gens qui entraient alors dans ma boutique en tenant fièrement leur ombre par la main. Confiants. Je souris en repensant à mon amant.
Mais la belle histoire n’a pas duré.

Nous avions oublié que les ombres n’étaient pas meilleures que nous. Notre ombre, l’ombre de nous-mêmes porte en elle toutes nos faiblesses, toutes nos bassesses. Certaines ombres étaient plus noires que d’autres, plus épaisses. Celles-là ont commis des crimes. Et ce que nous pardonnons difficilement à nos semblables de chair et de sang, comment le pardonner à ceux qui ne sont pas comme nous ? Toutes les ombres ont payé. Condamnées. Amalgamées. Les ombres étaient malveillantes, dangereuses. Il fallait s’en débarrasser. Les exiler. Un ghetto a poussé à l’ombre de notre cité.

Les mouvements de libération se sont tus. Les ombres ne s’étaient pas affranchies de nous : nous nous étions affranchis d’elles. La liberté était devenue celle de s’ignorer, de ne plus se retrouver.

Chaque jour, de nouvelles ombres rejetées rejoignent les bas fonds. Et lorsque le soleil est au zénith, ce sont celles des nouveaux nés qui sont abandonnées. Des religieux opportunistes organisent des cérémonies au cours desquelles ils coupent l’ombre des bébés qui se mettent à hurler.

Indifférentes, les ombres d’adultes s’étirent sous le soleil et emportent dans leurs girons les ombres non désirées des enfants. Des ombres d’enfants qui ne grandiront pas. Des ombres d’enfants qui deviendront folles et se déchireront. Comment pourrait-il en être autrement ? Privées de repères, privées de vie. Pauvres fantômes errant dans le monde réel.

Je range mes aiguilles dans le petit coffret en bois que mon père m’a transmis. Je le glisse dans la poche de mon manteau. Je cherche mes ciseaux sur la table de nuit. Ils n’y sont pas. Sans doute sont-ils déjà dans ma poche. Je perds la tête moi aussi. Il se fait tard. Je m’apprête à prendre congé lorsque mon ombre m’arrête. L’ombre d’homme a quelque chose d’autre à nous montrer. Nous le suivons derrière un baraquement. Des pleurs. Une ombre minuscule. Un bébé. Abandonné. Par qui ? Pour quoi ? Je regarde mon ombre. Je sais ce qu’elle ne peut me dire. Je suis d’accord avec elle. Nous franchissons à la hâte les limites du ghetto.

Revenues à l’obscurité, nous empruntons un long trottoir désert quand soudain, une torche nous éclaire. Un membre de la milice de la cité nous apostrophe :

- Que faites-vous dans cette zone ? Vous savez que c’est interdit à cette heure ! Et cette ombre-là derrière vous ? Il faut tout de suite la ramener dans le ghetto.
- Elle est avec moi depuis toujours. On ne peut pas nous séparer. Nous ne faisons rien de mal. Laissez-nous passer.
- Rien de mal, rien de mal, c’est vite dit. On ne peut pas leur faire confiance.

L’homme crache par terre. Mon ombre se cache derrière moi.

- C’est quoi ce bruit ?
- C’est rien.
- Vous cachez quoi sous votre manteau ? Faites voir...
- Rien, je vous assure. Laissez-moi maintenant ! Ôtez vos sales pattes, espèce de...

Je ne finis pas ma phrase. Le milicien s’effondre, ma paire de ciseaux plantée dans le cou. La torche roule sur le macadam.

Lentement, mon ombre recouvre le corps de l’homme. Est-il mort ? Je l’ignore. Elle arrache les ciseaux. Je lui tends la main. Elle se relève. Je la serre contre moi :

- Ce n’est pas de ta faute. Tu voulais me protéger. Ma petite part d’ombre. Ma folie. Ma chérie. Viens là. C’est fini.

Dieu qu’elles sont douces, ses joues de satin gris. L’ombre de moi-même est trop émotive, trop impulsive. Mais comment pourrais-je la renier ? Ce soir, elle nous a sauvées. Je suis sa raison d’être, elle est ma raison de vivre et une autre raison nous attend : entre nous, contre mon sein, le bébé gémit.

- Vite, rentrons maintenant.

Je dois me mettre au travail dès ce soir, étudier les différents points, trouver la bonne aiguille, le bon fil. Je dois les coudre l’un à l’autre. Le bébé et son ombre. Les protéger.

La lune traverse la vitrine de mon ancienne boutique et joue avec mes mains sur le bureau. Ces mains savent par cœur tous les gestes, tous les points. Mais comment coudre un être humain ?
Mon ombre se penche sur moi. Elle glisse sur mon cou. Je repense à la goutte de parfum. Je frissonne. Couché sur le tapis, emmitouflé dans une couverture, le bébé s’agite. Sa petite ombre se love dans la mienne. J’ai l’intuition que c’est le bon moment. J’ai préparé la plus fine de mes aiguilles d’argent. Mais il me manque l’essentiel. Il me manque le fil. Aucun de ceux que j’ai ne convient.

Ma nuque me brûle à présent. Sous mes doigts, je sens comme un grain de beauté qui a poussé. Je le pince. Je tire dessus. La petite boule se déroule. C’est un fil... ! Je l’enroule autour de mon index. Mon doigt tourne. La tête me tourne. Puis d’un coup, plus rien. C’est fini. Le fil est rompu. Inquiète, je cherche mon ombre. Et si j’avais tiré sur le fil qui nous relie elle et moi ? Et si je nous avais décousues ? Mais non, elle est toujours là, derrière moi.

Le bébé s’est rendormi. Je m’allonge tout contre lui sur le tapis pour ne pas le réveiller et je couds. Son ombre et lui, son ombre à lui. Je souffle sur sa nuque. Il n’a rien senti. Il grandira et je lui transmettrai tout ce que je sais, comme l’a fait mon père avant moi.
Ce soir, je me prends à rêver. Et si je pouvais tout réparer ?
Trouver d’autres ombres. D’autres bébés.
Coudre.
Recoudre.
Raccommoder.

PRIX

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MCV · il y a
Etrange et très personnel (j'ai cette impression), ce texte touche. Bravo.
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Jenny Guillaume · il y a
Merci de votre lecture et de votre commentaire MCV ^^
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Diamantina Richard · il y a
Très joli texte Jenny, un bien joli métier qu'il faudrait presqu'inventer.
Je salue votre maîtrise de l'ecriture, votre imagination et votre sensibilité poétique. Bonne chance !

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Jenny Guillaume · il y a
Merci Diamantina et je vous dis à bientôt sur votre page :)
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Ozerjacques · il y a
Merci pour vos commentaires et bravo pour votre texte. J'aime beaucoup votre écriture faite de phrases courtes et bien ciselées.
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Jenny Guillaume · il y a
Je vous retourne le compliment ! Votre bal est une jolie découverte pour moi aussi :)
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Patrick Peronne · il y a
Il est des textes qui se démarquent : le vôtre est de ceux-là. Vous avez réussi une véritable création. Le lecteur est embarqué dans votre monde qu'il fait sien, et l'incroyable prend des allures de réalité, l'impensable impose ses valeurs et son questionnement. Bravo… j'espère que cette "petite main" deviendra grande et ira loin.
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Jenny Guillaume · il y a
Je suis très touchée par votre commentaire Patrick, merci infiniment !
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Jfjs · il y a
Mais c'est très beau comme métier. Une belle approche du sujet imposé "les ombres".
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Jenny Guillaume · il y a
Merci Jfjs !!! Avez-vous participé vous aussi ? Je vais aller voir :) à bientôt
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coquelicot · il y a
superbe ! Quel beau métier que vous décrivez ! Celui de raccommodeuses des ombres , des âmes. Un hymne plein d,imagination à la liberté au courage. Le max de mes voix
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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Jenny Guillaume · il y a
Merci de votre passage Coquelicot et à bientôt :)
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Gil Braltard · il y a
Vous êtes une peintre (je tiens au féminin) du clair-obscur, Jenny et vos toiles n'ont pas d'accrocs nécessitant raccommodage.
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Jenny Guillaume · il y a
Merci pour ce joli compliment Gil :)
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Emsie · il y a
Toutes mes voix à ce texte écrit au petit point, où ombres et lumières sont subtilement associées...
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Jenny Guillaume · il y a
Merci beaucoup Emsie :) !
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Isabelle Lambin · il y a
J'ai adoré m'évader dans vos mots. Un voyage magique, merveilleux, sensible, touchant, intelligent et j'en oublie sûrement. Un grand bravo Jenny !
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Jenny Guillaume · il y a
Contente de vous avoir embarquée Isabelle et bravo également :)
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Alex Des · il y a
Superbe! Et j'ai tout compris aux transitions :) A mon avis tu te tiens à l'ombre d'un pouce blanc (voire plus). Bonne chance!
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Jenny Guillaume · il y a
Merci Alex, ni lac ni brouillard, je fais gaffe maintenant ^^ Bonne chance à Gérard aussi :) !
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