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La promesse de l'aube (je sais, je sais)

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Alice Didier

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A l’aube, Arnaud ouvrit les yeux, Marie n’était plus là. Il enfouit son visage dans l’oreiller à la recherche d’un parfum. Violette et poudre de riz. Quelle nuit ! Découverte timide, pénétration douce, jouissance inattendue. Ce n’était certes pas la première femme qu’il serrait dans ses bras et elle n’en était pas non plus à sa première conquête, mais peau contre peau cette nuit ils avaient eu vingt ans. Ce matin Arnaud, pas vraiment mécontent de lui, un peu faraud même, alignait les clichés comme un imbécile heureux !

Donc il avait eu raison, elle aussi l’épiait à la cantine même si elle feignait l’indifférence dès qu’il tentait de croiser son regard, un manège qui aurait pu durer longtemps. D’ailleurs c’était pour elle qu’il s’était mis à fréquenter le club de scrabble l’après-midi, pour être plus près de ses yeux bleu pâle, étonnamment candides. Et ce pli tendre qui marquait le coin de ses lèvres donnait à Arnaud une furieuse envie de l’embrasser. Pire, de la renverser au milieu des alphabets de plastique quand il se laissait aller à des rêveries moins prudes.

Quant à lui, Il avait horreur de ce jeu et de l’espèce féminine qui fréquentait le lieu. Quelle mode absurde que ces teintures bleues ! Une armée de clones. Marie bien entendu était différente. Elle portait sans façon ses cheveux presque blancs. A vrai dire, tout en elle était clair, presque translucide, l’œil, le teint, la blondeur, comme une image sur le point de s’effacer.

Pendant l’amour pourtant, Marie s’était révélée bien plus colorée. Etonnamment vive et audacieuse. Il avait fallu ruser pour occuper la même chambre. Des mois de conciliabules avaient accru leur intimité et attisé leur désir. Ils mirent du temps pour se trouver, ils prirent leur temps pour se reconnaître et s’apprivoiser. Mais quelle récompense d’entendre le rire enfantin de Marie quand elle eut réussi à déjouer la vigilance du personnel de nuit. De la recevoir contre lui, tremblante. Ses gestes tendres avaient ému Arnaud. D’autres, plus osés, dont le souvenir le ferait longtemps frémir, l’avaient ravi. Une modernité qui donnait à l’amante un relief surprenant. Et puis la fête des sens, nouvelle à chaque rencontre et sans cesse recommencée.

Marie mourut le lendemain.

Lentement Arnaud reprit le chemin de la routine. Tous les jours, dans un costume de lin clair, coiffé de son panama blanc, il allait à pas lents se promener le long de la jetée. Il était un des rares pensionnaires à avoir le droit de sortir. « Vous avez encore toute votre tête, allez ! » disait Arlette, l’aide-soignante. Pour Marie il voulait conserver son élégance et un semblant de dignité. Il prenait son café au Bar des amis et lisait Le Monde avec ostentation pour que personne ne le dérange. Sous une apparence tranquille il était dévasté et traînait son spleen comme un fardeau. La rencontrer si tard et la perdre si vite !

— Viens vite Arlette, c’est Monsieur Muir, il a eu une attaque ! Hurla une femme de ménage dans le silence blanc de la maison de retraire.

Lueur des bougies, odeur tenace des lys. Arnaud était allongé sur une couche étroite, les mains croisées sur la poitrine et le visage couleur de cire, mais il ne le savait pas. Il ne le saurait plus jamais. La veillée commençait.

A l’aube Arnaud ouvrit les yeux. Fragrance de violette et de poudre de riz, Marie était là. Plus pâle encore qu’à l’ordinaire mais d’une présence tangible. D’ailleurs elle lui tendait la main. Il se leva dans un élan et la suivit sans un regard pour le gisant.

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Jacqueline Frasses Franchitto · il y a
super Genevieve, continue, bisouss
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Alice Didier · il y a
Merci beaucoup ma cousine
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Beata Mas · il y a
c'est magnifique!!!
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Alice Didier · il y a
Une version revisitée de Giselle ma copine de Danse :D
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Yoann Bruyères · il y a
Bien mené et très touchant, bravo :)
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Alice Didier · il y a
Tiens je voulais ça plus poétique que touchant mais je vous remercie
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Isabelle Lantieri · il y a
Tres joli...je sens encore la poudre de riz. Bravo
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Parrain · il y a
Superbe texte ma filleule. Continue. Plein de gros bisous
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Alice Didier · il y a
Ah très très merci mon parrain chéri
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Eliane Forquet · il y a
Continue! Good luck!
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Alice Didier · il y a
merci, je continue toujours ...
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Emile · il y a
C'est beau, simple, plein d'affect et de réalisme. J'en rêve!
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Alice Didier · il y a
de réalisme ? :)
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Patrick Peronne · il y a
Un sujet sensible bien négocié.
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Alice Didier · il y a
Merci ...
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Christine Jean · il y a
C'est vraiment beau et poétique. Avec une émotion toute en délicatesse. Bravo !
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Alice Didier · il y a
Merci beaucoup
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Paul Marie · il y a
belle histoire qui ne fait pas dans le "gnan-gnan" habituel, et tres bien ecrite qui plus est, bravo !
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Alice Didier · il y a
Je vous remercie, ne pas faire dans le "gnan-gnan" habituel est ce à quoi je m’étais appliquée
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