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La porte entrouverte

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Mariolga

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C’est l’été. Les parents de Léo Conté l’envoient en vacances chez Grand-mère. Léo déteste y aller. Ce n’est pas qu’elle soit méchante. Mais il s’y ennuie. A part jouer dans le jardin, il n’y a rien à faire.
Léo regrette le temps où il aidait Grand-mère à s’occuper du jardin : retirer les mauvaises herbes sans se tromper, arroser tous les soirs, récolter, puis équeuter, écosser ou éplucher pour que Grand-mère fasse les conserves de légumes... beurk !
Mais il y a 2 ans, Grand-mère s’est cassé le col du fémur et depuis, elle ne cultive plus le jardin. Il est maintenant envahi par les herbes folles. Il ne reste plus que les arbres fruitiers. Léo peut manger autant de fruits qu’il veut en les cueillant pour les confitures.
Autour de Grand-mère, il y a des vieilles, comme elle. Bien sûr elles sont gentilles. Tous les jours, elles viennent jouer aux cartes ou au scrabble en mangeant des gâteaux étouffants dégoulinants de confitures et en buvant du thé fumé sans sucre... beurk !
Cette année, il y a Mélodie, la petite fille de la voisine. Au début, ils sont restés sans se parler dans le jardin. Elle, avec un livre, n’avait pas l’air de s’ennuyer. Léo s’amusait à dégommer une boîte avec des cailloux, mais un des cailloux a ricoché et a atteint Mel à la jambe. Elle a hurlé, s’est précipitée sur Léo et lui a donné un grand coup de livre sur la tête. Après ça, ils ont été copains.
Ce n’est que 3 jours plus tard qu’ils ont remarqué la porte entrouverte. Tout au fond du jardin, le mur est percé d’une belle porte en fer. Ça a toujours étonné Léo de voir cette porte de château à cet endroit. Il l’a toujours vue fermée à clef. On ne voit rien d’autre qu’une jungle inextricable derrière cette porte, un autre jardin à l’abandon et depuis fort longtemps.
Il n’en faut pas plus à Mel pour exciter sa curiosité : comment se fait-il qu’en ville, dans ce quartier résidentiel, il existe un tel endroit à l’heure où il manque tant de terrains pour construire des logements ?... blablabla... son père est architecte et elle ressort son discours. Léo s’est déjà dit la même chose, mais il n’a jamais eu le courage d’escalader la porte, les pointes de son sommet l’en ont dissuadé, mais là, c’est autre chose, elle est suffisamment entrouverte pour leur permettre de passer.
Sans plus hésiter, ils s’élancent sous la pluie. Liserons, clématites et ronces se mêlent aux framboisiers pour rejoindre les branches basses d’arbres fruitiers, formant ainsi un rideau quasi impénétrable. Pourtant au sol, ils voient les pavés d’une allée et en soulevant le rideau végétal ils peuvent se glisser entre les broussailles.
Mais Grand-mère les appelle : « Question pour un champion » est fini et ses amies vont rentrer chez elles.
Le lendemain, il pleut des cordes. Léo et Mel se réfugient au grenier. De là, ils ont une vue plongeante sur les jardins. Celui de l’autre côté de la porte est grand et tout en longueur. C’est une tâche verte, entourée de hauts murs, au milieu des pavillons. Sans qu’ils puissent en être sûrs tant la végétation est dense, il semble qu’il y ait quelque chose qui ressemble à une construction, tout au fond. Mais la pluie redoublant, ils ferment le vasistas. Ils passent le reste de l’après-midi à fouiller le grenier. Vieux vêtements, jouets et meubles cassés, rien d’intéressant jusqu’à une armoire fermée à clef. Mais la clef est sur la porte. Intrigué, Léo l’ouvre. Il y a toute une collection de journaux, des « Midi Libre » datant de 77 et 78. Les gros titres évoquent le « Tueur fou de l’Ardèche », Pierre Conty. Pendant que Léo lit les articles relatant le braquage d’une banque et les courses-poursuites dans la montagne, le gendarme abattu et l’autre relâché, les recherches vaines pour retrouver le tueur, Mel regarde des vieilles photos.
« Comment il s’appelle ton père ? » demande-t-elle soudain.
Distraitement Léo répond « Pablo, pourquoi ? Pablo Conté» précise-t-il.
« C’est bizarre, là, il y a une photo de classe. Derrière, il y a le nom des élèves et il y a un Pablo qui ne s’appelle pas Conté mais Conty ! Conty, Conté, c’est presque pareil ! Si ça se trouve, c’est ton grand-père le tueur ! Et ton père a changé son nom pour ne pas s’appeler comme un assassin ! »
Léo la regarde méchamment. Il n’a jamais connu son grand-père, mais ça le met en rage d’un coup qu’elle puisse se moquer ainsi. De qui d’ailleurs ? De lui, de ce grand-père inconnu ? De ce père qui aurait tenté de protéger sa famille en changeant une lettre de son nom ?
Le soir, il interroge Grand-mère. Elle dit simplement « Ce ne sont que de vieilles histoires sans importance ». Il a beau insister, il n’en tire rien de plus.
Le lendemain, il fait beau. Mais la porte du fond du jardin est fermée. Avec un escabeau ils la franchissent aisément et sautent dans les broussailles qui amortissent leur chute. C’est assez facile finalement de se déplacer en soulevant le rideau végétal. Ils arrivent devant un mur. Seule une petite sculpture l’orne à hauteur d’homme. C’est en explorant ses contours que Mel provoque l’ouverture d’une porte sur une grande pièce éclairée par le haut. Confortablement meublée, elle abrite un homme barbu aux longs cheveux blancs qui se lève en les voyant entrer. La surprise les laisse muets tous les 3. C’est Mel qui se ressaisit la première. « Vous êtes Pierre Conty ? » demande-t-elle. Le vieil homme éclate de rire. « Ça fait des années que personne ne m’a appelé ainsi ! » s’exclame-t-il, «comment savez-vous mon nom ? ». Léo lui explique leur trouvaille du grenier. Il est un peu déçu : c’est juste un vieux monsieur qui est devant lui, un vieux monsieur prisonnier de sa liberté depuis presque 40 ans, prisonnier et clandestin, tout près de sa femme qui ne l’a jamais abandonné, prisonnier volontaire pour protéger sa famille. Un vieux monsieur ravi de faire enfin la connaissance de son petit fils dont les photos ornent son « antre » à côté de celles des autres membres de sa famille.

PRIX

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Elena Hristova · il y a
Votre jardin secret vaut bien le détour, j'ai pris un vrai plaisir à vous lire.
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Keith Simmonds · il y a
Je suis passé par la porte entrouverte pour découvrir cette belle histoire pleine de mystères ! Mon vote ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Jolana · il y a
Un bien étrange et mystérieux jardin secret. J'ai aimé et je vote! +1
J'en profite pour vous inviter à me llire: "alter ego" et "derrière la porte" sont en lice dans la catégorie TTC. Belle soirée!

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Christine Śmiejkowski · il y a
+1 - belle histoire émouvante - juste triste que le père ait renié son nom en le changeant soi-disant pour protéger sa famille du qu'en dira-t-on
Si vous êtes curieuse, vous pouvez lire mon texte: http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/pudu-a-disparu-1 Christine

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Agnès Ayache · il y a
Il est chouette aussi celui-là de jardin... :)
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