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K-TI

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FINALISTE
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Un bébé poids plume, une légèreté du corps et de l'âme et une propension à voler, s'élever... Une nouvelle écrite tout en finesse et avec ...

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Quand il était venu au monde ce bébé-là, la sage-femme avait tout de suite pressenti quelque chose d’inhabituel. Pas de trace sur le corps, pas de signe de maladie, pas de difficulté à respirer, juste une sensation d’étrangeté. Sa mère avait vécu une grossesse tranquille et quand le garçon était né, il avait glissé tout simplement entre ses jambes. « Une petite plume » s’était exclamée la sage-femme, s’étonnant de le sentir si menu, « mais il va très bien ».
Effectivement, l’enfant allait bien. Il s’abandonna dans les bras de sa maman quelques mois. Il prit à cette poitrine suffisamment de lait et de réconfort pour commencer à gambader dans le jardin vers un an. Il restait si léger que ses pieds ne couchaient pas les brins d’herbe, mais semblait plutôt évoluer un peu au-dessus tant sa démarche était aérienne. Il grandit, témoignant toujours beaucoup d’intérêt pour la nature. Il pouvait rester admiratif devant des ciels changeants, des arbres sous le vent. Les oiseaux le fascinaient. Se cacher dans les branches devint vite un de ses jeux préférés. Puis, il construisit des cabanes, il y passait ses après-midi, surtout au printemps quand les nichées sont à leur comble. Le garçon vivait sa passion en observant les oiseaux mais aussi en se documentant dans les livres. Il visionnait aussi nombre de vidéos sur Internet pour analyser les comportements de ses animaux favoris.
À l’école, il ne fut pas facile de partager sa passion exclusive avec les autres enfants. Il ne vivait véritablement que quand il parlait des oiseaux, quand il expliquait, montrait leurs caractéristiques. Ce qui accaparait le plus son esprit c’était leur vol, cette capacité à se mouvoir dans les airs. Quelque chose d’extraordinaire, de monstrueusement libre.
L’adolescence le laissa souffrant dans sa vie quotidienne. « La petite plume » s’écorcha au collège. Il ne reprenait son souffle que dans ses cabanes, chacune installée à une hauteur différente ou dans un arbre particulier afin d’approcher telle espèce de passereau ou de rapace. Son observation devint très fine, il accumula une infinité de connaissances. Une nouvelle passion s’empara de lui : les machines aériennes. Il assimila toute la documentation qu’il put trouver : des engins volants de Léonard de Vinci à la conquête spatiale. Il essayait de comprendre la philosophie de l’envol. Il ne s’intéressait pas seulement à la construction mécanique des véhicules volants, non, ce qu’il cherchait c’était l’âme du vol. Le poids de l’air, sa pression sous les ailes ne relevaient pas que de la physique, il y avait dans ce don-là quelque chose de transcendant, de magique.
Il vivait dans un monde particulier, il glissait dans la vie ordinaire et ne reprenait souffle que dans sa passion : voler. Il ne lui fut pas possible d’aller au lycée. Il passait ses journées dans les arbres. Il avait bien essayé d’aller sur la pelouse du parc voisin pour étudier les volatiles marcheurs ou qui vivaient sur la terre. Mais ces animaux-là étaient piteux, ils ne décollaient que lourdement. Quel triste spectacle pour lui. Il en conçut un sentiment de colère, de mépris pour ces espèces qui ne savaient tirer parti de leurs ailes. Alors, il reprit ses études, ses relevés, ses analyses fines des déplacements aériens des oiseaux.
Cela devint son unique sujet de réflexion à la fin de son adolescence, tandis que l’univers ordinaire de sa famille et des autres s’éteignait dans sa tête.
Il ne chercha plus, dorénavant, qu’à voler au sens véritable, qu’à connaître l’affranchissement de l’apesanteur. C’était la seule voie pour connaître l’ineffable douceur de l’air sur le corps, pour être libre.
De piètres essais se succédèrent, il courait mais n’arrivait pas à s’élever de quelques centimètres. Il décida de partir d’une branche basse. Ce fut encore une recherche infructueuse, pas la moindre sensation de vide, d’air glissant sous soi.
Alors, il fallut monter, monter encore et s’élancer de la plus haute branche du vieux chêne. Et là, quand il sauta dans le vide, il sentit son corps s’allonger dans le vent, s’enrouler aux courants ascendants, glisser sur des toboggans d’air. Il connut l’ivresse de sa quête, il devint l’Oiseau.

Sur le marbre de sa tombe, le graveur inscrivait son nom quand un oiseau inconnu le survola. Il leva les yeux et quand il revint à son travail, une petite plume tombée du ciel frémissait sur la dalle.

PRIX

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Tiéllof · il y a
texte touchant en rapport de l'interprétation que l'on donne, soit l'élévation de l'âme à la recherche de l'envol soit le fait de voler au sens propre du terme. J'aime à y voir la poésie de l'envol de l'âme et cette quête d'une certaine spiritualité.
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Lydie Codez · il y a
Très beau et délicat !
N'hésitez pas à lire mon TTC en, compétition, j'en suis très fière : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/fais-ce-que-tu-as-a-faire

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Ludivine_Perard · il y a
Wahou très touchant, jolie fin mais triste :(
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El bathoul · il y a
Bonne chance bel envol en finale ;)
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Pacotille · il y a
Très beau texte, mais n'y aurait-il pas une certaine similitude avec le film "BIRDY", d'Alan Parker ?
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Untrucoazar · il y a
touchant ....toutes mes voix!
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Adriana · il y a
C ' est émouvant, et bien raconté.
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Chloé Goupille · il y a
On sentait qu'il fallait bien que cela arrive. Au moins a-t-il pu voler quelques instants, et qui sait peut-être qu'il peut passer ses journées à ça, maintenant
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Demens · il y a
Tout est douceur dans ce texte, même la pierre tombale, légère comme une plume. Mon soutien.
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Amicxjo · il y a
de la belle poésie légère et émouvante
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