La plage

il y a
3 min
7
lectures
1

J'aime parler du rien, de ces choses sans importance qui sont le signifiant d'une vie: ces petits bonheurs quotidiens qui cimentent nos existences. Puissants de ce monde passez votre chemin, ici pas  [+]

On y a pensé hier soir. Devant la météo : la présentatrice qui s’agitait devant la carte et annonçait des lendemains radieux dans son ensemble d’hiver. Curieux d’ailleurs ce décalage vestimentaire avec l’actualité. L’hiver Miss-le-temps-qu’il-fera annonce la neige en robe printanière et vous promet la canicule en pull. On peut supposer qu’il y a derrière cet innocent hiatus, un calcul mercantile, quelque collection de vêtements à présenter en avant-première. Ou alors moins cyniquement on peut imaginer qu’un technicien maladroit ou bien un peu frileux aura eu la main lourde sur le réglage de la climatisation. Mais bon, loin de l’anecdote vestimentaire, c’est en voyant la carte qu’on y a pensé. Longuement soupesé les avantages et les inconvénients, car il y a la route n’est-ce pas... deux heures aller c’est un peu long, deux heures retour dans les embouteillages deviennent vite trois et c’est insupportable. Il faudra se lever tôt, puis rentrer tard et bien sûr on travaille le lendemain... Et puis il y a le coût : le carburant, le péage, les glaces et le resto. Oui... bon... on pourrait pique-niquer. Non mais vraiment, juste au bout de la plage il y a un très bon restaurant dans lequel on a ses habitudes. On connaît la patronne. Elle a laissé l’affaire à sa fille que l’on connaît aussi, depuis le temps... La patronne – l’ancienne– ne peut s’empêcher de venir à la haute saison, juste pour s’assurer que la dynastie croît sans heurts. Mais tout va bien. Enfin... de temps en temps elle désigne bien une table du doigt ou du menton, soupire un peu d’énervement, mais globalement tout fonctionne. Il faut dire que les plats sont savoureux et que l’on peut d’un œil admirer son assiette et de l’autre surveiller sa serviette. Dans ces conditions, ce serait un crime n’est-ce pas que de se contenter d’un sandwich en triangle...

On regarde les vagues en sirotant une sangria ou un américano, on grignote des tapas en observant le vol des mouettes au cri aigre et au ventre affamé. Les familles à crème solaire et glacières fluo défilent sur fond de pins parasols. Les play-boys de l’été enfilent leurs combinaisons de surf, tandis que des filles aux cheveux lourds les dévorent des yeux, les lèvres plongées dans un smoothie à la fraise. On soupire d’aise, les fesses calées au fond du fauteuil en tissu outdoor, et le soleil vous frappe au front de son baume de feu, chassant jusqu’à l’oubli, les souvenirs fugaces d’un hiver à jamais disparu. Pour quelques mois. Ou bien quelques semaines.

Le repas terminé on se lève de table, le ventre lourd et l’âme emplie. On retrouve sa serviette et surtout son bouquin : l’inspecteur Valentine arrêtera-t ’il l’assassin ? La réponse se perd dans le ressac et les embruns salés juste avant la centième page. Une brûlure nous réveille. Trop tard pour la crème solaire. Il ne reste qu’une alternative : se lever paresseusement et filer vers l’eau. Le coup de soleil sera cuisant ce soir, on le sait déjà. Il durera un jour ou deux. Et chaque fois que sa brûlure se ravivera, se raviveront aussi ces heures hors du temps du labeur, du métro-boulot-dodo quotidien. L’espace d’un instant, l’open-space embaumera l’air salin. Et plonger tout d’un coup dans les vagues. Le corps tétanisé par la fraîcheur, à peine le temps d’être saisi, la sensation s’efface. Le goût du sel sur les lèvres, les cheveux qu’on essore, puis l’effort de la nage, du corps que l’on tend. Se laisser porter allongé sur le dos... Bien loin derrière il y a des cris et des rires d’enfants. Des sourires de vieillards, des filles aux yeux baissés qui rajustent leurs maillots, des garçons élancés jouant avec un ballon ou bien creusant, fouissant, construisant des châteaux de rêve et de sable mouillé. Devant il y a le vide, l’immensité aqueuse d’un océan de possibles. Des angoisses de noyades qui nous effleurent de leurs ailes glacées, des envies de voyages qui nous submergent. Et l’envie d’être soi et pas un autre, tous les autres ou personne. Envie que le temps s’arrête à cet instant : juste rester ainsi : aveugle et sourd, en suspens. Mais la lumière décroît, l’étoile du jour s’enfonce dans la mare saline jetant ses ultimes feux à la face du monde. On secoue sa serviette, on enfile une tenue décente ; les prudes oripeaux de l’habituel demain. On reviendra. Dimanche prochain. On se le jure. On n’a pas le choix : on ne sait toujours pas si l’Inspecteur Valentine arrêtera l’assassin. On se le dit dans un sourire. Même si on sait que l’on se ment. Il y aura l’anniversaire de Claire ou le départ en retraite de Philippe. Alors ce sera le dimanche d’après. Ou bien celui qui suit. Mais c’est certain : on reviendra : la dame de la météo y veillera.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
" les prudes oripeaux de l'habituel demain " Rien que dans ces mots , il y a toute l'amertume de notre quotidien.
J'aime beaucoup ces instants que vous décrivez avec justesse et poésie .

Vous aimerez aussi !