La pince à épiler

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Chère Françoise,

Je t’écris en plein voyage de noces, de cet hôtel où nous passions des heures à contempler la mer. Ils ne nous ont pas donné la chambre que nous avions coutume d’occuper, toi et moi, mais presque : nous sommes dans celle d’à côté. Naturellement, ma femme n’en sait rien. Je me demande si l’emmener là même où j’allais avec toi est un signe d’insensibilité ou une preuve d’amour ; et si c’est une preuve d’amour, pour qui ? Les hommes sont très peu fidèles à leurs compagnes, mais ils conservent une fidélité exemplaire à leurs fantômes. Tu vois, tu te plaignais de mes infidélités et maintenant que tu t’es libérée de moi, je suis avec toi à tout instant, contre ton gré et contre le mien.

J’aurais compris que tu me quittes pour tout autre motif : parce que je ronflais, parce que je ne cuisinais pas, parce que j’utilisais ta pince à épiler (je continue de le faire parce qu’elle est l’une des rares choses que j’ai gardées quand tu m’as fichu dehors), mais pas parce que je couchais avec d’autres. Si je t’ai jamais été infidèle, en plus de dix ans de relation, ce ne fut pas précisément au lit. Pourquoi cette peur des femmes de voir leur compagnon aller pratiquer le sexe ailleurs ? D’accord, tu as raison, les hommes ne l’acceptent pas non plus – du moins en général. Mais ce n’est pas mon cas. J’ignore s’il t’est arrivé d’avoir une aventure extraconjugale pendant notre mariage. D’ailleurs, ça n’aurait eu aucune importance. Je ne dis pas non plus que j’aurais aimé l’apprendre, c’est vrai, je ne suis pas ce genre de pervers, mais l’idée ne me répugne pas, et il n’y a pas de contradiction entre mon indifférence et mon souhait de ne rien savoir.

Peut-être t’ai-je parfois demandé ce que tu faisais dans la salle de bain, à part te brosser les dents ? Eh bien c’est pareil : les choses que l’on fait avec son propre sexe sont comme celles que l’on fait dans la salle de bain ; on ne veut pas les connaître, mais on les accepte comme un besoin de la nature.

Autrement dit, je ne t’ai jamais trompée quand j’étais avec une autre, et si tu as fini par l’apprendre, ce n’est pas non plus mon manque de discrétion qui est en cause, mais ton zèle excessif d’enquêtrice. Je me demande toujours ce que tu voulais prouver – ou te prouver à toi-même –, chaque fois qu’éclatait une infidélité à la maison. Maintenant que tu ne m’aimes plus, je peux te dire que j’en ai connu bien plus que celles dont tu as fini par prendre connaissance. J’ai pratiqué le sexe, et je continue de le faire, comme d’autres s'adonnent à la philatélie ou collectionnent les fascicules : parce que j’ai besoin de savoir de quoi est fait la réalisation de ce désir qui reverdit d’autant plus que nous l’assouvissons. Je suis curieux, tu le sais, et j’aime chercher à savoir ce qui se cache derrière les choses, y compris les paupières et les slips des filles.

Curieusement, c’est à toi que profitait chacune de mes aventures. Je ne t’ai jamais tant aimée que lorsque je rentrais chez nous après m’être vautré dans une chambre d’hôtel avec une maîtresse de passage. Pourquoi est-ce si difficile de comprendre une chose si limpide ? À quoi jouais-tu, toi, quand je jouais ma vie à dégrafer de nouvelles jupes ou à explorer les humeurs d’autres corps ? Tout cela n’avait aucun rapport avec nous, aucun : c’était aussi loin de notre histoire que mes matches de foot ou tes séances de ciné avec tes copines.

À propos, allais-tu vraiment au ciné chaque fois que tu le prétendais ? Ça me semble impossible. À une certaine époque, j’ai fait le compte de tes sorties et, d’après mes calculs, tu as dû voir trois ou quatre fois les mêmes films. Je ne suis pas un naïf et je sais que la vie ne s’épanouit pas dans le couple, fut-on amoureux comme je l’étais de toi ; si bien que souvent je me demandais où tu allais vraiment quand tu allais au cinéma. Mais j’ai réprimé ma curiosité par respect de ton espace vital, ce territoire secret dont l’invasion mutuelle est à l’origine de l’échec de tant de couples.

Il me vient maintenant à l’idée que tu me trompais peut-être, mais tu ne pouvais pas le faire sans te sentir coupable, alors tu as rejeté toute la faute sur moi, comme d’autres déposent leurs poubelles devant la porte du voisin. Ce fut un mauvais calcul, Françoise ; à tant vouloir te sentir propre, tu as détruit un projet amoureux qui aurait mérité de durer toute une vie.

Il est sept heures du matin – je n’ai pas perdu l’habitude de me lever tôt. Ma nouvelle femme, qui curieusement s’appelle aussi Françoise, dort paisiblement pendant que j’écris cette lettre que tu ne recevras pas. Je ne l’ai pas encore trompée, en partie faute de temps (nous sommes mariés depuis sept jours), mais surtout parce que je pense ne pas l’aimer à ce point. L’inverse vaut aussi, c’est certain : nous nous sommes rencontrés à cette époque de la vie où chacun sait déjà ce qu’il peut attendre de l’autre, et à quel prix. Notre histoire sera celle d’un couple tranquille, mais sans passion. Dans la chambre d’à côté – la nôtre –, un couple comme nous dort peut-être, en ignorant encore qu’il échouera par excès d’amour. Je vais te tromper vraiment pour la première fois, de rage : je vais entrer dans la salle de bains et utiliser la pince à épiler de mon épouse. Si là où tu te trouves, tu ne t’en rends pas compte, c’est que notre histoire n’en valait pas non plus la peine.

Je t’embrasse.

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Arlo G · il y a
A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Yann Jean Eon · il y a
C’est sympa d’écrire, mais encore mieux d’être lu ! J’aime ton texte et je vote. Si tu en as le courage va voir mon Le magot de Joe Pépin-de-pomme en lice pour le Prix Lucky Luke !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-magot-de-joe-pepin-de-pomme
Merci et bonne route Yann Éon

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Mister Iceberg · il y a
Félicitation pour votre prix et ce beau moment de partage.
Si le temps vous le permet n'hésitez pas à découvrir ma "découverte anodine"
Bonne continuation

Au plaisir de vous lire

Benoit

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Gail · il y a
Bravo, un prix mérité.
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Geny Montel · il y a
Cette médaille est bien méritée Ben !
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Laris Mocvenef · il y a
Bravo. Belle nouvelle
Je suis en compétition pour le prix Lucky Luke si vous voulez jeter un oeil http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/lucky-est-malheureux

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Demens · il y a
Un prix mérité, bravo !
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C.Will · il y a
Félicitations !
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Patrick Peronne · il y a
Toutes mes félicitations :-)
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Geny Montel · il y a
Bravo pour ce prix Ben !

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