La Phrase

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Je suis passionnée de littérature, j'écris depuis quelques années des nouvelles et ai terminé un roman pour lequel je cherche un éditeu  [+]


L'austère Monsieur Sujet dans la pièce arriva. Tout en majuscule il était pourtant voûté. Le poids des responsabilités. Son rôle était déterminant, ça, il le savait, sans lui la phrase ne pourrait exister. Inquiet, il faisait les cent pas dans la pièce vide, imaginant le pire. Que serait le verbe ? Pourquoi se faisait-il attendre ? Comment osait-il laisser une phrase en suspens ? Cela disait déjà beaucoup de l'énergumène, à quoi allait-il ressembler ?  Quel sens donnerait-il à cette phrase dont on savait l'importance, compte tenu de la situation ? Mais ce qui tourmentait profondément le Sujet, c'était la teneur même du Verbe. Aurait-il la banalité de se présenter en auxiliaire et si c'était le cas de quel participe passé s'affublerait-il ?  Et après ce serait un Adjectif, et là c'était la porte ouverte à toutes les dérives. On connait les Adjectifs ! Clinquants, ronflants, ou faussement modestes, cul-et chemise avec les Adverbes, sans réaliser que ceux-ci sont invariables, rigides et modifient le sens même du verbe ou de l'adjectif. Bon sang, la problématique était sérieuse et les secondes passaient dans un bruit de tambour dans la tête du Sujet, semblable à celui d'une exécution, car l'enjeu de cette phrase était capital.

 

Le Sujet prit quelques inspirations, il fallait restait calme. A ce moment-là, lui vint à l'esprit  le rôle essentiel du temps que le verbe revêtirait. Sa gorge se noua quand il pensa à l'imparfait, le mot parlait de lui-même, il frémit au passé antérieur ampoulé, et à toutes formes de passé. La nostalgie n'était pas à l'ordre du jour.

Le conditionnel était à bannir, pas de si ! Il accepterait le futur, bien sûr, sa puissance jouerait en faveur de la situation.

 

Soudain le Verbe apparut. Bien de sa personne, il s'approcha du Sujet et le salua. Le Sujet ne l'avait même pas entendu arriver, tant son tourment était grand. La symbiose fut immédiate, en quelques secondes ils surent qu'ils chemineraient bien ensemble. Pas un auxiliaire, pas un adjoint pour compagnon, un verbe autonome, usuel et rare à la fois, clair, pas de double sens, pas d'interprétation possible, un verbe qui les entrainerait tous deux vers la douceur du quotidien, qui jour après jour se transformerait en lendemain, et oui, le verbe s'était paré de présent simple, comme une évidence. Ils allaient, ensemble, donner à la phrase la force  nécessaire à l'espérance et  à l'avenir.

 

 Les deux comparses, après moult congratulations et signes multiples de satisfaction commencèrent à s'interroger. Et la suite ? Qui viendrait ? Un simple complément, qui avec un peu de chance n'aurait peut-être pas les moyens de dénaturer le début prometteur de la phrase, et dont l'égo se limiterait à poursuivre l'harmonie qui déjà s'annonçait ? Ou un Adverbe orgueilleux, dangereux, dont le seul but serait de les prendre de haut, voulant élever le débat ou autres balivernes. Les entendrait-il ? les comprendrait-il ? Et avec eux le sens que la phrase devait prendre ? Connaissait-il la situation et l'irréversibilité qu'elle impliquerait ?

- Calmons- nous et réfléchissons.

- A quoi ? dit le Sujet. Nous n'avons pas le choix, il va arriver, quel qui soit, d'un instant à l'autre et ça peut être un drame.

- Nous avons toujours le choix.

-  Quel choix ?

- Connaissez vous une petite touche en haut à droite de tous les claviers, en forme de    flèche, à l'intérieur de laquelle se trouve un x ?

Le Sujet stupéfait.

- Vous voudriez le supprimer !

- Et pourquoi pas ? Cette phrase est-elle irréversible, capitale ?

- Elle l'est. Mais c'est un meurtre !

- Ce n'est qu'une possibilité.

- Faut-il pour autant l'envisager ?

- Mais attendez donc, nous n'en sommes pas là.

-Quoi qu'il en soit, il n'en est pas question. On ne tue pas un mot.

- Et pourtant il y a des mots qui tuent !

         

A ce moment-là, quelques coups timides se firent entendre, Sujet et Verbe se regardèrent. La porte s'ouvrit. Tout petit, très mince mais très personnel, le pronom, accompagné d'une petite apostrophe fit son entrée. Dans un silence total il prit place entre le sujet et le verbe, la petite apostrophe veillant sur lui. Il saisit à droite la main du Sujet et à gauche celle du Verbe.

 

 Soudain la pièce vide et sombre jusque-là, s'éclaira, un grand chandelier était posé sur une table ronde à nappe blanche. Assiettes de porcelaine, couverts d'argent, verres de cristal, tout étincelait à la lueur des bougies. Deux chaises de velours rouge  attendaient.

Ils arrivèrent main dans la main, Elle, belle comme un printemps, Lui, tendre, si tendre. Ils s'installèrent à la table en silence, ne se quittant pas du regard.

 

 Et lorsque la phrase s'échappa enfin, c'est d'une seule voix qu'ils la murmurèrent.

 

 

 

 

                 

 

           

 

 

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