La photographie

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Rêveur et voyageur, j'espère que mes propositions vous séduiront. Merci par avance pour vos lectures et vos remarques  [+]

Image de Printemps 2020

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Devant la bibliothèque, je regarde les étagères vides. Les livres sont tous rangés dans des cartons. Entassés les uns sur les autres. La poussière que j’ai soulevée s’envole dans les rayons du soleil, qui se sont glissés par la fenêtre ouverte. Dehors c’est le silence. Pas un bruit. Pas un seul chant d’oiseau. Comme si toute la nature savait ce qui se tramait à l’intérieur de la maison. Un silence pesant. Presque assourdissant. Dans quelques jours, la maison ne sera plus la même, et nous serons partis. Mon père dans son nouvel appartement et moi, dans un avion. De retour chez moi. Je pousse les cartons près de la porte d’entrée, et je retourne devant la bibliothèque. Debout sur une chaise, un chiffon à la main, je nettoie à présent chaque étagère. Je fais glisser ma main, je caresse le bois. Alors que je lui donne du plaisir, je découvre un rectangle blanc, coincé contre le mur, dans une équerre. C’est une photographie retournée, oubliée. Légèrement froissée. Je suis surpris de ne pas l’avoir vue, au moment de ranger les livres. Je tire sur le papier, avec beaucoup de précautions. Comme s’il s’agissait d’une opération délicate. Quand, enfin, je la tiens entre mes mains, et que je la retourne, c’est ma mère qui apparait. Elle est installée dans le jardin, allongée sur une chaise longue, un livre entre les mains. Elle porte un maillot de bain deux pièces, qui met en valeur son corps si fin, et un large chapeau pour protéger son visage du soleil. Elle ne semble pas se douter que quelqu’un la prend en photo. Qu’elle va se retrouver ainsi immortalisée. Comme toujours, elle est belle. Elle profite de l’ombre du mimosa. J’en reconnais le tronc, qui se dresse derrière elle, et dont le feuillage dessine une dentelle sur sa peau. Alors que je m’apprête à déposer cette photo du passé, dans un carton de livres, je surprends un mouvement, aux pieds de la chaise longue. Comme si un léger courant d’air bousculait l’herbe et les fleurs qui composent la photographie. Je regarde de nouveau l’ensemble, je fronce les sourcils, et ne voyant rien bouger, je ne peux m’empêcher de sourire. Comment ai-je pu me laisser gagner par des pensées aussi folles ? Je suis vraiment fatigué. À ranger la maison, en prévision de ce déménagement, cela me donne des visions étranges et inutiles. Je dépose la photographie sur des livres au format de poche, et je me dirige vers la cuisine, pour étancher ma soif.

Le soir, alors que mon père se détend devant la télévision, je retourne dans la bibliothèque pour m’asseoir un instant, et feuilleter un magazine. Une de ces vieilles revues littéraires que ma mère conservait amoureusement. Alors que je tourne les pages, délicatement, la tête ailleurs, je repense tout à coup à la photo, trouvée le matin même. Je l’avais presque oubliée. Je pose la revue à terre, je me redresse, et je me penche au-dessus du carton. Elle est toujours là, entre Albert Camus et Marguerite Duras. Je l’attrape délicatement entre mes doigts, et au moment où mes yeux décident de se poser sur la scène, je ne peux réfréner un mouvement de surprise. Mes doigts s’entrouvrent, et la carte rectangulaire au papier brillant plane dans le vide en direction du sol. Je suis à deux doigts d’appeler mon père. De lui demander son aide. Comment pourrait-il croire, un seul instant, ce que, moi-même, j’ai du mal à m’expliquer ? Je pense vraiment que la fatigue me joue des tours. Je regarde la photographie se poser sur le carrelage, aux larges dalles de céramique, et je ne peux que constater ce qui se trouve devant mes yeux. Ma mère a disparu du cadre. La chaise longue est vide, et le livre est posé sur l’herbe, retourné, replié, ouvert. L’ombre du mimosa dessine sa dentelle sur la toile sombre de la chaise. Mais de ma mère, aucune trace. Disparue. Envolée. Quand la voix de mon père m’appelle du salon, je ne trouve rien de mieux à faire que de ramasser la photographie et de la glisser dans la poche de mon pantalon. Dans l’espoir que ma mère soit de retour, quand je la sortirai de nouveau.

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