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la photo mystère

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Birchen

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La photo mystère

 

Sur cette photo jaunie par le temps, que mon frère m'a donné récemment, je reconnais aisément mon père- forte carrure, visage rond, cheveux épais brun, front déjà un peu dégarni. Il pose la main sur l'épaule d'un de ses quatre copains de régiment. Je suppose que le cliché a été pris avant 1939. Ces soldats n'ont pas l'air si jeunes que cela- je dirai la trentaine-. Peut-être sont-ils réservistes, appelés à rejoindre cette caserne qui se trouve en arrière -plan sur la photo ? Ce sont de simples soldats, pas de grade apparent. Mon père ne porte pas de veste contrairement aux autres. Deux hommes paraissent plus vieux.

Derrière, on distingue trois autres soldats près d'un bâtiment Je n'ai pas d'éléments pour situer ni le lieu, ni la date du cliché. Je devrais enquêter mais à l'heure actuelle, les témoins de cette période ont tous disparu. Ma sœur aînée aura peut-être des éléments à me transmettre. Elle connaît mieux l'histoire familiale que moi, de six ans son cadet.

Le sujet de la dernière guerre mondiale était tabou dans ma famille. Mon père ne l'abordait jamais de lui-même. Quand on l'interrogeait, il disait simplement qu'il avait été fait prisonnier au début de la guerre, en 1939, et qu'il avait été envoyé en Allemagne pour travailler dans des fermes.Il nous a surtout évoqué la privation de nourriture pendant toute cette période. Impossible d'en savoir davantage pour imaginer sa vie dans ce pays. Il ne parlait que du manque de denrées alimentaires, de travaux pénibles. Je ne sais pas si ma mère, qui, à l'époque, était fiancée avec lui, recevait des lettres. Non, ces cinq années restaient dans l'ombre, une parenthèse que mon père voulait oublier à jamais et qu'il ne souhaitait plus évoquer.

Il avait refermé la page gardant ses blessures à l'intérieur de lui pour protéger ses enfants des affres de la guerre. Pourtant, pendant mon enfance des phrases rituelles venaient ponctuer les repas :

Encore un (repas) que les boches n'auront pas !

Vous n'avez pas connu la faim comme nous pendant la guerre, alors ne faites pas la fine bouche...

Beaucoup de ces remarques tournaient autour de la nourriture et nous étions obligés de ne pas perdre un quignon de pain, de ne pas gâcher...Il ne fallait pas en laisser une miette.Trop de privations avaient rendu mon père et ma mère impitoyables au sujet des aliments. Mais à force de trop répéter les choses, elles perdent en efficacité. Nous nous moquions même de ces ritournelles quotidiennes en pouffant de rire ; nous n'avions pas conscience de notre insouciance, de notre chance de vivre en paix.

Je regrette aujourd'hui de ne pas en savoir plus sur la vie de mon père en Allemagne où il fut prisonnier pendant cinq longues années.Reste ces quelques photos en sépias au fond d'une boîte à chaussures.C'est bien peu.

 

 

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