La petite fille qui regardait par la fenêtre

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Cela fait trente ans que je suis comptable. Trente ans que je compte. Je me suis dit qu'à cinquante ans il était temps de me mettre à écrire. J'attends vos réactions avec impatience et  [+]

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C'est une fin d'été dans le jardin de notre maison charentaise. Ma fille est allongée dans un transat, elle se repose, elle termine son septième mois de grossesse. Je suis assise à côté d'elle, ma main caresse machinalement son ventre rond. J'entends Lisa murmurer :
- Tu devrais lui raconter l'histoire de notre famille.
Je soupire. Il faudrait que j'aille préparer le repas. Mais je me mets à raconter l'histoire de la petite fille qui attendait derrière la fenêtre.
Je suis née à l'hôpital de Nancy. Après son accouchement, peut-être même sans me regarder, sans m'embrasser, ma mère m'a donnée un prénom et m'a abandonnée. J'ai été placée en foyer puis à six ans j'ai été adoptée. J'ai enfin eu un nom de famille. Yaele Coste. Il me reste peu de souvenirs d'enfance excepté que je passais beaucoup de temps à regarder par la fenêtre.
J'ai fait des études d'arts appliqués à Paris. J'ai trouvé un travail de graphiste dans une agence de pub. J'étais heureuse, je m'étourdissais dans des fêtes interminables, je collectionnais les petits copains, je buvais beaucoup trop. Mais je regardais un peu moins par les fenêtres. J'avais 32 ans, mes amies se mariaient et je fuyais sans cesse le moindre engagement.
Un matin, j'ai trouvé une lettre dans ma boîte aux lettres. Une convocation auprès de la direction des affaires sociales. Là, la directrice m'apprend que ma mère biologique est malade, qu'il lui reste peu de temps à vivre, qu'elle aimerait me voir avant de partir. Moi, non, je ne veux pas la connaître, elle ne m'a jamais manquée. Mais deux jours plus tard, je toque à la porte de sa chambre à l'hôpital de Nevers. Elle semble terriblement frêle, fragile. Ce n'est plus le temps des règlements de compte. Je m'assois à côté d'elle.
- Yaele, merci...
Elle me ressemble, son regard, ses yeux verts, ses longs cils.
- J'avais aussi de longs cheveux comme les tiens, avant la maladie.
- Pourquoi m'as tu demandée ? tu ne t'es jamais occupée de moi.
- Je dois te raconter notre histoire...J'ai un dernier service à te demander.
Pendant des heures, elle parle. Je m'imprègne de son histoire, la fait devenir mienne. Oublie que pendant trente deux ans, nous n'avons eu aucun contact. Je la veille, chaque heure du jour et de la nuit. Les mots retenus sortent presque naturellement. "Maman". Trois jours après son enterrement, je décide de faire ce qu'elle m'a demandé. Je prends un congé sans solde à mon travail. Je mets quelques pulls dans un sac, je reviens à Nancy.
Le taxi me dépose dans une petite impasse. Deux maisons semblent se regarder. Je sors une clef, ouvre le portail du 6 rue des Dahlias. La maison n'a pas été ouverte depuis des années. Je passe quelques jours à la rendre habitable. Je m'installe dans la chambre au télescope. Alors, je me sens suffisamment forte pour aller toquer au numéro 7.
C'est un garçon sensiblement de mon âge qui ouvre la porte.
- Bonjour, je viens d'acheter la maison d'en face et j'ai du faire un grand ménage. J'ai des tas de choses à jeter mais pas de voiture. Pouvez-vous me dire s'il y a possibilité que les agents municipaux viennent m'en débarrasser ?
Mon excuse est un peu tirée par les cheveux. Mais je n'ai pas l'habitude de mentir. Je suis plutôt franche d'habitude. Mais là, je ne peux pas.
- J'ai une voiture et une remorque. Nous pourrions aller à la déchetterie...
- C'est super sympa, merci.
Il a trente huit ans, il s'appelle Hugo. En rentrant, je lui propose de venir boire un verre chez moi.
- C'est gentil, mais mon père est malade. Je ne veux pas m'absenter trop longtemps. Mais vous, vous pourriez venir boire une bière...En guise de bienvenue.
J'accepte. Me voilà dans les lieux. Le piège se referme. Il n'en sait encore rien.
- Vous avez acheté la maison à l'ancienne propriétaire ?
- Par son notaire. Elle est décédée il y a quelques semaines.
- Ce n'est pas moi qui vais la pleurer
- Oh, vous ne semblez pas beaucoup l'apprécier
- Une vieille histoire de famille... Je ne veux pas vous embêter avec ça.
Ses grands yeux noirs fixent les miens. J'ai du mal à détourner le regard mais il est l'ennemi. A cause de la famille Marchal, j'ai été privée de ma famille. Je détourne le regard. Prend une grande gorgée de bière.
- Et votre père ?
- Il est épuisé. Le cœur. Il reste allongé toute la journée. Là aussi, les suites de l'histoire avec cette folle...
- Racontez-moi
- L' ancienne voisine a tué mon grand-père.
Je connais toute l'histoire mais il a dit cette phrase avec tant de colère et de tristesse que j'ai envie de mettre ma main sur la sienne, de lui dire que je suis désolée, que c'est de ma mère dont il parle, mais je ne peux pas.
- Toute cette histoire a détruit ma famille, ma grand-mère est partie, ma mère aussi....Nous sommes restés ici mon père et moi. Lui, complétement détruit par ce drame. J'étais tout petit. Cette folle a détruit nos vies.
J'ai la gorge nouée. Je voudrais lui parler de ma douleur, de ce que cela a provoqué pour moi. Je préfère partir. Je m'enfuis presque. A la porte, je lui dis :
- Si vous avez besoin de moi, pour garder votre père si vous devez vous absenter, ne vous gênez pas. Je ne connais encore personne dans la ville, j'aurai beaucoup de temps de disponible.
Je rentre chez moi. Les yeux pleins de larmes. Deux familles détruites. Deux enfants privés de leur mère à cause de cet événement qui s'est déroulé bien avant leur naissance. Et pourtant, il y a cette promesse faite à ma mère. La seule chose qu'elle m'aura jamais demandée. Famille Tanenbaum contre famille Marchal.
Les jours suivants, je me mets volontairement sur le passage de Hugo. Je suis toujours dehors dès qu'il sort. Cachée derrière les rideaux, ou l' épiant avec le télescope, je n'ignore rien de ses allers et venues. Nous sympathisons. En apparence. Et pourtant, si je m'écoutais, malgré ce plan imaginé par ma mère, je pourrais le trouver très attirant. Touchant. Fragile.
Et puis un soir, une réunion au travail, Hugo me demande si je peux réchauffer le repas de son père, lui monter à l'étage. Je me retrouve devant Marius Marchal. Il n'est pas plus en forme que ne l'était ma mère. Usé lui aussi. Alors que je voulais juste le voir mourir, assister à ses obsèques, refermer la peine de ma mère, je me mets à lui raconter mon histoire. L'histoire de la famille Tanenbaum. Comment en 1942, son père a été responsable de l'arrestation des parents de ma mère, comment seule la petite Myriam échappa à l'arrestation grâce à une voisine bienveillante. Comment sa vie ensuite ne fut plus qu'une longue attente, jusqu'à retrouver l'homme responsable de la déportation de ses parents. Il me raconte comment ma mère s'est installée en face de chez eux, comment elle a traqué son père, leur altercation, comment elle s'est saisie de son arme et l'a abattu. Pourquoi ma mère a du m'abandonner parce qu'elle allait passer sa vie en prison.
Alors, je comprends qu'il faut que cela cesse. Qu'il y a eu assez de souffrance des deux côtés. Que les morts ne reviendront pas. Que les vivants ne peuvent payer éternellement. Que cette haine qui a été la raison de vivre de ma mère n'est pas la mienne..
Un peu plus tard, Hugo est rentré. Je l'attendais au salon. Nous avons parlé la nuit entière. Nous avons beaucoup pleuré. Au petit matin, il a posé sa bouche sur la mienne. J'ai mis mes bras autour de son cou. Après le décès de son papa, nous avons vendu les deux maisons de la rue des Dahlias. Nous nous sommes installés en Charente, nous avons fait une petite fille. Nous avons réunis la famille Tanenbaum et la famille Marchal. Je me suis mise à peindre notre bonheur. Je n'ai plus attendu derrière la fenêtre.
Et aujourd'hui, notre fille va devenir mère à son tour. Nous lui raconterons l'histoire de notre famille. Comment de la haine est né l'amour. Que certaines rancœurs doivent cesser sinon elles asphyxient les vivants.
J'embrasse ma fille. Il est temps que j'aille faire le repas. Je me lève, je regarde la mer un peu plus bas, ce paysage que j'aime tant et où j'ai trouvé le bonheur. Cela n'a pas de prix.
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