La petite fille à la robe rouge

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Auteur de plus d'une vingtaine de romans et d'ouvrages pour la jeunesse , Philippe Gourdin poursuit son parcours de raconteur d'histoires. Parce que lire fait vivre. www.philippegourdin.net  [+]

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C’est un automne agité. Un samedi à Paris. Un jour de manif. Un jour où des partisans de tous poils crient, scandent, exultent. En groupes. En foules. En meutes. Paris compose avec ses bouches de métros fermées, avec ses voies inaccessibles, Paris compose. Elle compose aussi avec ses petits espaces de calme, loin des espérances qu’on harangue, loin de ces revendications qu’on exhorte.
Anaïs entrouvre silencieusement la porte de la chambre de sa mère qui vient, depuis hier, de retrouver enfin son chez-soi. Et par la même occasion de retrouver sa fille. Qu’elle n’ait plus de cheveux, ça fait quand même bizarre ! Ça rappelle sa déveine et ses meurtrissures. Tonton Claude est là pour les soutenir toutes les deux. En pénétrant dans l’appartement, maman avait du mal à marcher. Elle a perdu tant de kilos ! Anaïs a failli ne pas la reconnaître quand elle est rentrée, c’est quand même fou ! Tonton Claude va rester quelque temps encore.
Mais là, maintenant, il a dit qu’il devait s’absenter une heure ou deux.
« J’aime maman et sa chaleur, j’aime me blottir contre elle, j’aime son parfum le jour et la douceur de la crème qu’elle applique le soir, j’aime son petit sourire à peine perceptible quand elle s’adresse à moi, j’aime son regard parfois un peu lointain, souvent un peu soucieux mais qui toujours revient pleinement à moi. Mais à son retour à la maison, son regard était éteint, il va falloir que je l’aide à le rallumer ! Elle m’a beaucoup manqué durant ses semaines d’absence ! » Voilà ce qui traverse l’esprit de la petite Anaïs, bien songeuse après ces péripéties pas tout à fait à la portée d’une enfant de son âge.
Elle a choisi sa robe rouge et ses collants blancs parce que c’est la tenue que sa mère préfère. Et puis maman lui a fait des couettes aujourd’hui. Anaïs se sait jolie. Juste pour sa mère qui est enfin de retour. Son agitation intérieure est telle qu’elle ne peut pas s’arrêter de sourire !
Dehors, les bruits de bottes se sont atténués. Les forces de l’ordre sont en place, dans une raideur têtue, parfaitement alignées en trois rangées, tels des éclairs au chocolat sur un étal de boulangerie.
Maintenant, bruyant, le cortèges approche;
On entend ceux qui sont contre l’immobilisme, il faut que ça évolue ! Il y a ceux qui exigent que rien ne change ! Il y a ceux qui hurlent à la justice sociale à condition de ne pas perdre leurs privilèges, ceux qui veulent augmenter ci ou baisser ça. Les banderoles s’agitent, tantôt avec des traits d’humour bien choisis, parfois avec des mots sans lien évident avec le schmilblick, d’autres fois avec des fautes d’orthographe hilarantes. Et au-dessus de ce grand foutoir, le soleil brille dans un ciel bleu immaculé, il appelle la vie, tout simplement la vie.
Aussi insouciante qu’inconsciente de ce qui se trame en bas, Anaïs enfile ses baskets crasseuses. Animée par une perspective revigorante, elle se prépare à sortir. Elle veut faire plaisir à sa maman sans cheveux qui lui a dit qu’il faut vivre, avancer, même quand la vie nous fait du mal. Elle se saisit du billet de cinq euros qui traîne dans le vide-poche de l’entrée. Avec ça, Anaïs peut s’acheter une tartelette à la fraise et surtout un paris-brest ; les paris-brests, c’est la pâtisserie que maman préfère. Les paris-brests c’est moins cher à la pâtisserie qu’à la SNCF ! S’il n’y a pas assez d’argent, ce sera tant pis pour la tartelette ! Maman a souffert, elle a été forte, elle a traversé un orage et a su danser sous la pluie, elle mérite bien son paris-brest !
Une exigence lui revient soudainement !... Il faut porter les escarpins noirs pour aller avec les collants blancs et la robe rouge ! C’est ce que dit toujours maman. Elle retire alors ses souliers défraichis et chausse la petite paire noire élégante. Avant de claquer la porte, elle attrape sa baguette de fée qu’elle a eue pour Noël et qu’elle aime emporter avec elle, pour que la vie soit plus jolie qu’elle ne l’est depuis quelques semaines.
Enthousiaste, Anaïs dévale les marches, puis ouvre la porte de l’immeuble. Elle est percutée par la violence des cris qui l’assaillent. Elle découvre, après ses trois étages, trois rangées de soldats alignées sur une rue et des convois hurlants sur les trois autres voies. C’est bizarre, mais ces gens en bonne santé sont bien plus effrayants que sa maman là-haut qui a pourtant chancelé au pays des blouses blanches ! Et ça, ça faisait déjà bien peur !
Anaïs jette des regards de toutes parts mais ne prend pourtant pas la mesure de l’improbable situation. Elle est centrée sur son objectif. Anaïs s’engage à gauche, longeant le mur en le rasant, ce qui doit lui permettre d’atteindre la boulangerie située seulement à quelques mètres de son immeuble. Mais elle découvre avec désolation un rideau de fer fermé. Précaution face aux manifs ! Elle imagine alors se rendre à l’autre boulangerie, mais il faut traverser la rue, entre les éclairs raidis et bien alignés, avec casques et boucliers, et le grand bazar avec les masqués ou démasqués, les zozos aux camisoles de farces.
Allons ! Allons ! Elle a en main sa baguette magique de fée, alors elle ne risque rien. Elle va danser sous la pluie, comme dit maman. Même si le soleil est radieux.
Les éclairs aux chocolats n’osent pas briser leur alignement sacré pour aller sauver la petite princesse à l’origine d’une perturbation dans leur stratégie de défense, car la petite se met sérieusement en danger.
Pour abolir les règles et contrer les aventures de tous ces gens agités, la petite fille lève son bras avec autorité et tend sa baguette de fée. Bluffés, les manifestants des premiers rangs stoppent le cortège et font silence, saisis par ce bourgeon rouge et blanc sortit de nulle part et qui fleurit sur le bitume. La tête haute, la voilà qui emprunte les passages cloutés fraichement repeints, comme si c’était un tapis déroulé juste pour une petite princesse. Et puis derrière, c’est comme une vague qui s’impose dans toute manifestation. On fait comme devant. On s’arrête et se tait. Sans comprendre ce qui se passe. Une majorette rouge, noire et blanche fait autorité !
Le convoi de gens agités stoppe. Et étrangement, c’est un silence intrigué qui peu à peu s’impose et remplace le brouhaha.
Ignorant royalement les ombres dubitatives qui poignent de toutes part, la petite princesse en robe rouge, collants blancs et escarpins noirs qui a fait taire tout ce petit monde, traverse sagement sur les passages piétons, délivrant aux uns et aux autres un sourire dédaigneux, puis effectue ensuite quelques pas sur le trottoir, penche sa tête et constate avec désolation que la deuxième boulangerie a elle aussi fermé boutique par précaution.
Alors elle effectue un demi-tour et traverse à nouveau, d’un pas mesuré, ignorant les meutes qui l’entourent et surtout déçue de rentrer sans un paris-brest.
C’est au beau milieu de la rue que la majorette improbable se détache de la mission qu’elle s’était attribuée et daigne lever la tête. Quelques rapides clignements d’yeux et elle réalise enfin la folle réalité de ces foules prêtes à en découdre. Elle ne cille pas mais lève alors au ciel sa baguette magique surmontée d’une étoile argentée et crie comme un anathème :
« Le soleil est là ! Pas un nuage qui moutonne ! Il faudrait plutôt chanter et danser ! Sachez qu’il y a des vivants qui ont su danser sous la pluie ! Et ils ont maintenant besoin de calme ! »
Puis elle reprend son pas lent et déterminé de petite princesse, s’engouffre dans son immeuble et disparaît comme un souffle, laissant coi tous les adultes, venus d’ici ou d’ailleurs, de Paris ou de Brest, encartés ou pas, entartés ou non !... dans cette ville où on n’a plus accès à la moindre tarte aux fraise ni même à un paris-brest !
Enfin, elle s'allonge à côté de sa maman si fatiguée, lui passe tendrement la main sur son crâne chauve et se dit :
"On verra le jour d'après".
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