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La petite dame qui n'avait pas de nom

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Mélanie. D

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La petite dame qui n'avait pas de nom

La petite dame ouvrit ses yeux bleus et laissa son regard errer sur les murs de la chambre. La peinture beige s'écaillait par endroits, près de la fenêtre sans rideau. Dehors, on apercevait un pin solitaire sur un morceau de parking. Au dessus de sa tête, accroché à la potence comme un perchoir incongru, se balançait doucement un triangle gris.

Une chose était sûre, elle n'était pas dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans sa maison.

Une voix éraillée la fit sursauter :

— L'avais bien dit... l'avais bien dit...

La petite dame soupira. Elle connaissait le refrain : sa voisine de lit, à peine éveillée, le répétait à longueur de journée. Ce matin, quand le médecin était passé, avec sa suite d'étudiants en blouses blanches, la petite dame avait surpris quelques mots : aphasie … le mari conduisait...

— Pauvre femme, avait-elle pensé. Mais bien fatigante. Il faut que je rentre chez moi tout de suite.

Dans le couloir, le bruit des roues grinçantes du chariot de soin annonça la fin de la sieste. Les soignants arrivaient, ce serait bientôt l'heure du goûter. Il n'y aurait plus ensuite qu'à attendre celle des médicaments, puis du dîner, puis du coucher, avant les longues heures vides de la nuit. 

La petite dame se leva, brossa soigneusement ses cheveux très blancs, enfila son manteau et sortit de sa chambre, serrant contre elle le sac à main Petit Marcel qui ne la quittait jamais. Le chariot de soins était bien là, mais le couloir était désert. Dans la chambre voisine, on entendait des voix jeunes se répondre et plaisanter. Dans l'ascenseur, quatre visiteurs attendaient déjà. Elle suivit le mouvement et descendit au rez-de-chaussée. Avec les autres, elle passa la porte vitrée, traversa le parking désert et se retrouva au bord de la voie de tram. Justement l'un d'eux arrivait. La petite dame y monta, accepta la place qu'on lui laissait courtoisement, et se laissa bercer par le voyage.

Elle descendit du tram quand elle y pensa et se mit à marcher à petits pas, au hasard des rues...La ville a bien changé, pensait-elle...Elle finit par s'asseoir sur un banc, dans un coin de jardin public, releva son col, serra autour d'elle son manteau, et ne bougea plus. Le soir tombait, il ne faisait pas trop froid...

— Elle va mourir de froid si elle reste là...

— Madame ? Ça va, Madame ?

La petite dame s'éveilla en sursaut et regarda les deux créatures penchées sur elle. La nuit était complète, mais un réverbère éclairait son banc. Le bruit des voitures s'était tu.

— Madame ?

— Zara...thoustra... prononça la petite dame.

Car on peut avoir été professeur de philosophie, connaître Nietzsche et commencer probablement une maladie d'Alzheimer.

— Madame ?

— Zara...thoustra ...murmura encore la petite dame.

— Sarah ? Sarah Toustra ? demanda Zorg.

— Ce doit être son nom, supposa Kolbeck.

— Manifestement, elle ne va pas bien. On devrait la ramener chez elle, proposa Zorg.

— Regarde un peu ses derniers souvenirs...

Le troisième œil de Zorg clignota sur son front.

— Holà, c'est plutôt confus... et pas très folichon. Un grand bâtiment … Des vieillards tristes et esseulés... pas toujours bien traités... Les jeunes qui s'occupent d'eux sont surmenés.

— Attends, attends un peu, réfléchit Kolbeck. Il n'y avait pas un texte là, affiché sur le mur ? Tu me l'as traduit tout à l'heure : Déclaration Universelle des Droits de l'Homme : soixante-dixième anniversaire. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

— Oui, mais as-tu vu quelque part : Tous les êtres humains meurent libres et égaux en dignité et en droits ?...

— Euh, je ne crois pas... Tout se passe comme si, passé un certain âge, et dans certaines conditions, les règles ne s'appliquaient plus ...

Zorg et Kolbeck regardèrent la petite dame. Il y avait dans ses yeux quelque chose de candide et d'un peu perdu qui poigna le triple cœur qui battait dans leurs poitrines.

— Ecoute Zorg, on pourrait peut-être…

— Ah oui, Kolbeck, je te vois venir. C'est ton côté boy scout de l'espace, toujours une BA en train … Bon, c'est OK. Mais vite, on est pressés.

—  Voyons, Madame Sarah, demanda Kolbeck, ça vous plairait de venir passer quelque temps avec nous ?

—  Oui, répondit Sarah, j'adore les petites balades.

Alors Zorg et Kolbeck aidèrent Sarah Toustra à monter la passerelle qui conduisait dans leur vaisseau spatial.

— Ecoute, Zorg, déclara Kolbeck qui manipulait le scanner, je crois que c'est un bête problème de protéines qui ne devraient pas se trouver dans le système nerveux central.

— Kolbeck, on est en mission d'observation, c'est tout... Si le commandant apprend....

— Ne t'inquiète pas, il n'en saura rien. Je fais un peu de ménage, je booste les cellules pour qu'elle se requinquent... Voilà c'est reparti...

— Très bien, dit Zorg, on la repose là où on l'a trouvée.

— Allez, Sarah, rentrez bien !

La petite dame suivit de ses yeux bleus l'étoile qui filait dans le ciel sans nuage de cette nuit de décembre.

Elle se sentait bien...Elle ne raconterait pas son aventure, qui la croirait ? Elle fouilla dans son sac Petit Marcel et jeta dans la corbeille du jardin public le livre qui s'y trouvait. Elle le savait maintenant. Nietzche s'était trompé. Les miracles, ça existe.

PRIX

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RAC · il y a
Vraiment très joli et très moral ce texte ! Compliments ! (et bonne soupe aux choux !) A bientôt...
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire très tendre très touchante ! Bien narrée bien menée en son genre ! Bravoo Mélanie ! Toutes mes voix avec plaisir !
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Yotoutcourt · il y a
Une belle histoire, douloureuse et poétique. Merci.
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Amelia Pacifico · il y a
J'ai a-do-ré ! Et je ne dis pas ça très souvent. D'abord la thématique, parce qu'elle me touche beaucoup, ensuite la manière de l'explorer, avec humour et un brin de dérision, pour finir, parce que vous avez réussi en très peu de mots à mettre en évidence les détresses autour du grand âge. Bravo !
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Mélanie. D · il y a
Merci, Amelia, votre critique me touche beaucoup.
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Lélie de Lancey · il y a
Un très beau moment de lecture, avec cette émouvante petite dame qui n'avait pas de nom.... très beau ! *****
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Mélanie. D · il y a
Merci beaucoup Lelie
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Dominique Coste · il y a
Superbe !! La fin est terriblement émouvante !!
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Mélanie. D · il y a
Merci Dominique
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Mélanie. D · il y a
merci Sylvie!
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Sylvie WCastellan · il y a
Merci Mélanie pour ce tendre moment de lecture. Je vais croire en ceux qui viennent de loin, maintenant.
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Dimaria Gbénou · il y a
3+ parce que mérité. Je vous donne mes voix et vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mon oeuvre " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
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