La paresseuse

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Romancière, dramaturge, parolière, comédienne, metteur en scène, chanteuse, je dirige la Compagnie La Dorée de théâtre amateur. Mes romans sont disponibles aux formats Kindle et Ebook :  [+]

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Je n’écoute pas toujours quand on me parle. Bien sûr, ça agace. On ne dit rien pourtant, car on sait bien que parfois j’entends et qu’alors je saurai répéter mot pour mot ce qui m’aura été dit, même après très longtemps. Alors, pour ces moments où j’écoute, on oublie ceux où je n’entends rien. Ceux qui savent me comprennent. Et pour les autres, tant pis. Je n’ai plus le temps.
Le verdict est tombé hier matin. C’est mon dernier été.
Qu’importe. J’ai arrêté les somnifères depuis longtemps. Les antidépresseurs aussi. Je dors, je mange, je ris : de ma bosse sur mon front, de mon dos en capilotade, mais qui ne m’empêche pas de nager. Si je pouvais, je nagerais tout le temps. Mais je ne peux plus. Alors, je m’allonge sur la plage, au soleil. Et je regarde la mer. De janvier à décembre, je suis bronzée. Et qu’importe si le soleil, c’est mauvais. Qu’est-ce qui pourrait bien encore me faire du mal, au point où j’en suis.
Avant, je lisais. Je ne lis presque plus. Je somnole au soleil, en me disant : « C’est bon, ah ! que c’est bon de ne rien faire. Et si c’était de la paresse... » De la paresse en retard, alors, en retard de soixante-dix ans. Et je me souviens.
Jamais je ne me suis reposée. Pas même petite fille. Ma mère m’avait prise dans son cours préparatoire à cinq ans. J’étais née fille, il allait falloir réparer ce malheur. En étant la première, toujours. Le bac à quinze ans, adieu l’Algérie, adieu soleil, l’université à Paris, mariée à vingt ans, et l’année suivante, l’internat. Parcours du combattant. Mais je n’avais pas peur de me battre. Ma mère m’avait appris.
Quand j’ai été reçue au concours, le jury a convoqué mon mari, qui lui, avait échoué. Il pouvait dire non. Ils auraient compris. Le pire, c’est qu’à l’époque, je trouvais ça normal, j’étais une fille après tout, une calamité, ma mère me l’avait assez répété. Il aurait pu refuser. Grand seigneur, il a dit oui. Mais dès le lendemain, il a pris une maîtresse. Il ne s’est plus jamais arrêté. J’ai supporté pendant des années. Et puis il est parti.
Mon Mari... Je l’avais rencontré à l’université, dès la première année, et tout de suite je l’avais aimé. Depuis, je n’avais aimé que lui.
J’ai bien cru mourir, quand il m’a dit qu’il partait. Mais je n’avais pas le temps. Il y avait les patients. Et puis, surtout, il y avait mon fils. Dont j’ai accouché seule. « Les femmes accouchent depuis la nuit des temps, ce n’est vraiment pas une affaire, tu te débrouilleras très bien sans moi », avait dit le futur père. J’ai appelé un taxi. Il est resté au lit. Ou peut-être est-il allé rejoindre l’autre...
C’est par le sein gauche que cela a commencé. J’ai profité de l’été. J’ai fermé le cabinet, et pendant trois semaines je me suis soignée. A la rentrée, personne ne s’est douté de la manière dont j’avais passé mes congés.
L’été suivant, je suis partie près d’Hendaye, dans la maison que mes parents avaient achetée à leur retour d’Algérie, après l’indépendance. Je dis : mes parents, mais c’est plutôt mon père qui y tenait, à cette maison.
J’ai toujours adoré mon père et il me le rendait bien. Mais il était faible. Il savait que ma mère ne m’aimait pas. Il ne disait rien. Il se réfugiait dans son jardin. Il avait les plus belles roses du département. Ça le consolait, lui qui avait passé sa vie dans les prisons. Je me souviens, quand je revenais de l’école, je n’avais pas la clé, c’est un gardien qui ouvrait la lourde porte qui sur moi se refermait. Mes douze premières années, je les ai passées en prison. Je me sentais enfermée au moins autant que les détenus. Bien sûr, j’allais en classe, mais c’était le chauffeur de mon père qui m’y conduisait. Marcher seule dans la rue, il n’en était pas question. Parce que même si tout semblait encore calme, les geôles étaient déjà pleines de prisonniers politiques. Et moi, j’étais la fille du directeur de la prison.
L’année suivante, j’avais décidé de partir au Mexique, sur les traces de Mayas. Mais mes trois semaines de congé, je les ai passées à l’hôpital. Le sein droit, cette fois. Lui aussi, on a réussi à le sauver. J’ai mes deux seins. Mes deux seins qui font de moi une femme, qui me rappellent sans cesse que pour ma mère, femme se dit calamité. J’ai mes deux seins, presque intacts, mes deux seins qui ont nourri ce fils qui préférait désormais son père, si riche, si brillant, avec ses femmes, ses autos de collection, oui, il préférait son père, cet homme merveilleux, ce héros.
J’avais renoncé à garder mon cabinet. J’avais soigné les enfants des hommes et des femmes politiques, ceux des magnats de la finance, des stars du cinéma, du théâtre et de la télévision. A présent, ce serait l’hôpital. C’est là que je me suis sentie enfin utile. Aujourd’hui, je me dis que c’est en voyant vivre mon ex-mari que j’ai fait ce choix, il y a... oh ! presque trente ans maintenant.
Et puis il y a eu cette croisière. Il fallait en profiter maintenant qu’on pouvait aller à l’Est, il y avait tellement longtemps que j’avais envie de Carélie et de Volga. Un beau voyage. N’eût été cette douleur lancinante les derniers jours.
A peine rentrée, je suis allée consulter. J’étais tranquille depuis si longtemps, jamais je n’aurais pensé... Mais les clichés étaient là : bassin fracturé. J’ai refusé l’hôpital. Je suis restée chez moi. Chimio. Morphine. Ensuite, je me suis relevée, et je suis retournée travailler.
Pendant cinq ans, je me suis soignée ainsi, pendant les vacances. Je n’ai pas manqué une seule journée. Un jour, j’ai dit à une amie : « Si je ne prends pas ma retraite, je pourrais éventuellement m’arrêter pour raison de santé. Mais non, je ne peux pas faire ça : je ne suis pas malade ». C’était ce que je pensais. Sincèrement.
La nuit, je pense parfois à des choses pas très gaies. Dire qu’il m’aura fallu toutes ces années pour me rendre compte que ma mère n’était pas la mère parfaite en qui je croyais. Les souvenirs me reviennent. Au point que je me demande parfois si je ne les ai pas inventés. De telles horreurs... A trois ans, assise sur ma petite chaise, au-dessus de la grande armoire, et ma mère en dessous qui rit à s’en étrangler : Attention, si tu n’es pas sage, tu vas tomber...
Une année, pour Noël, j’ai quatre ou cinq ans, un prisonnier m’a confectionné un cadeau : un fouet. Ma mère a trouvé ça très drôle...
Et à treize ans, quand elle m’a emmenée voir un médecin pour soigner une acné que je n’avais pas... Ce charlatan... Il a incisé mes grandes lèvres pour y introduire des ovules d’hormones.
Ça paraît invraisemblable. Et pourtant, tout c’est vrai. Au fond, c’est peut-être ça, ma maladie. Ma maladie, c’est ma mère qui voulait me tuer.
Je n’espère qu’une chose : qu’elle meure avant moi. Ce n’est pas gagné : à quatre-vingt-dix-huit ans, elle est encore solide, et moi, il ne me reste plus beaucoup de temps. Je ne lui souhaite pas de mal, mais tout de même, ce serait justice, et somme toute dans l’ordre des choses, qu’elle parte avant moi. Ma mère. Ma dure mère.
C’est drôle quand j’y pense : mon crabe, aux dernières nouvelles, c’est là qu’il est allé se nicher. Dans ma dure-mère... Il n’y a pas de hasard, décidément.
Mais suffit ! Assez ! Ne pas penser. M’occuper.
C’est fou tout ce qu’il y a à faire, dès qu’on ne travaille plus. Tout vous tombe dessus, tout ce qu’on n’a pas eu le temps de faire avant.
Aujourd’hui, ce peu de temps qui me reste, enfin, je le prends. Il me semble que j’apprends à vivre seulement maintenant. Et à me reposer, un peu, aussi.
Merci, mon Dieu. Merci d’être en vie, sur cette terrasse, au soleil de juillet. Et pardonne-moi ma paresse, pardonne-moi.
C’est curieux... étrange, vraiment... Je ne crois en rien, et pourtant, il me semble que je prie tout le temps... Il faut croire que même quand on n’y croit pas, ça fait du bien parfois de raconter des choses au Bon Dieu. Et Il peut bien me la pardonner, peut-être, ma paresse. Toute cette paresse en retard, depuis plus de soixante-dix ans...
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Claudine Lavigne · il y a
Vous vous êtes bien battue....Beau parcours ..Qui ressemble au mien....bravo...Nous sommes des pionnières
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Léonie · il y a
Chère Claudine,
"Marielle" était mon amie. Et oui, elle s'est bien battue, pendant près de trente ans.

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Tnomreg Germont · il y a
Paresser comme les lézards au soleil...cela fait du bien, j'adhère
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Léonie · il y a
Oui, "Marielle" était solaire...
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Julien1965 · il y a
Quel parcours en toute âpreté et courage. Un chemin chaotique où la mère n’est jamais bien loin. Mon soutien.
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Léonie · il y a
Mère mortifère, mère destructrice, et pourtant... Marielle ne s'est-elle pas un peu construite par cette génitrice mal aimante, malgré tout ?
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Paul Jomon · il y a
Une vie à marche forcée, chahutée, semée d'embuches et de désillusions. Comment ne pas aspirer à la paresse oublieuse et régénératrice ?
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Léonie · il y a
Paresse que "Marielle" avait amplement méritée...
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Chantal Sourire · il y a
Un texte puissant sur la relation mère-fille et ses dégâts parfois, un boulet à traîner que votre personnage porte avec panache, je vote maxi !
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Léonie · il y a
Un grand merci à vous, chère Chantal : et oui, la relation mère/ peut être mortifère...
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Adrien Neves · il y a
Un fil narratif ténu avec un rythme, une voix qui donne envie de lire la suite !
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Léonie · il y a
La suite n'est malheureusement plus disponible : "La première" est épuisée...
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Léonie · il y a
Un grand merci à vous, cher Adrien !
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Camille Berry · il y a
Je suis touchée par ce texte et je pense que c'est un condensé pour un roman futur ou un synopsis de film...?
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Léonie · il y a
Chère (cher ?) Camille,
Merci pour votre mot qui me va droit au coeur. Vous avez vu juste : le roman existe bel et bien, il a pour titre "La première". La nouvelle que vous venez de lire est une adaptation très libre du premier chapitre. Bien à vous !
Joan

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Camille Berry · il y a
Je suis contente d'avoir vu juste. Merci Léonie