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La nuit de la butte aux tombes

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Pourquoi on a aimé ?

Cette histoire apparait comme un souvenir désuet, mais l’approche des personnages et des scènes comporte une fantaisie légère et insaisissable !...

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Il y eut l’été au manoir de Pontrecoët.

Une vieille marquise, pour subvenir aux frais d’entretien de ses propriétés, proposait table et chambres d’hôtes. Tante Blandine, à qui mes parents m’avaient confiée, dormait dans un lit bancal à baldaquin couleur fraise écrasée. Je bénéficiais d’une pièce mansardée aux effluves de pipi de chat.

La marquise aux cheveux blancs soyeux vivait avec sa fille, Lucasse de Plussalien, célèbre pour son roman, Les forges des hauts-fourneaux, ainsi que pour son récit sur Eon de l’Étoile, moine incendiaire du Moyen Âge. Afin de trouver l’inspiration, l’écrivain délaissait le manoir familial au profit d’une cabane de bûcheron calfeutrée du côté de la Butte aux Tombes.

Un habitué des lieux, un certain monsieur Charles, doté d’un prénom identique à son patronyme, taxidermiste de profession et s’exprimant à la façon du poète Rutebeuf, s’installa dans la chambre aux revenants. Avec son teint cuisse de nymphe émue, ses yeux de blosses, son nez crochu de Gabineau, il m’effrayait. Ce qui était loin d’être le cas pour tante Blandine qui, fidèle à sa réputation d’attraper tout ce qui bouge, avait le feu aux fesses.

À propos de feu, lors du dîner débutant dès la première manifestation vocale de la chouette chevêche, la conversation ne tarissait pas. Il était souvent question de tisons, braises, fournaises, soufflets, sécheresses, d’incendies destructeurs de forêts… Nous étions bien conscients que le manoir de Pontrecoët était entouré de futaies de chênes, de pins, de hêtres. En cet été caniculaire où l’astre solaire caressait tel un rustre les landes couvertes de bruyères, d’ajoncs et de molinies, la moindre étincelle pouvait nous transformer en torches vivantes.

De dîner en dîner, je sus presque tout sur Eon de l’Étoile. Hérétique breton muni d’un bâton noueux gravé de signes cabalistiques, il mena une vie de débauche, enflamma châteaux et monastères, fit sabbat… J’en sus également beaucoup sur le bruit des énormes marteaux des forges, le bruissement des laminoirs, la carbonisation d’innombrables cordes de bois, la fouée des charbonniers, la fumée blanche devenant bleue… Rien ne me fut épargné… Pas même, dans un tout autre domaine, l’empaillage, le dépouillage, la dessiccation d’oiseaux, le tannage au savon arsenical, l’art et la manière de rendre les peaux des animaux imputrescibles… Il convenait quand même d’avoir l’estomac bien accroché lorsque, après avoir savouré une tranche de museau vinaigrette, Lucasse de Plussalien ou sa délicieuse mère remplissait nos assiettes de boudins noirs, moelleux et fumants, gorgés de sang.

C’est grâce à des andouilles de Guémené aux boyaux formant des cercles cylindriques, et à des tranches de lard à croûte luisante que je fis la connaissance de Gurwan, le fils du charcutier Coeurjoli. Après avoir déposé de la marchandise dans le vieux chaudron cuivré éclairant la cuisine, il caressa Héphaïstos et Vulcain, les chats noirs de la maisonnée. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », me dit-il avec le sourire irrésistible d’un Rimbaud réincarné.

À cet instant, tout changea.

Avec Gurwan, qui se qualifiait de « pelou de veyette » – ce qui signifie, en gallo, coureur de chemins –, nous parcourûmes mille et un sentiers forestiers, les landes hérissées de chicots rocheux aux teintes lie-de-vin. Nous découvrîmes la maison des Folliards, ces enfants de fées, le château des Guenâs, ces lutins couleur pourpre. Nous kidnappâmes une bonne vierge dans sa niche, allumâmes un feu strictement interdit en frottant des morceaux de schistes rouges. Nous écoutâmes le crépitement, dû à la chaleur, de l’écorce des charmes. Au val des faux amants, nous nous allongeâmes parmi la digitale, l’asphodèle et la callune. J’avais seize ans à peine.

Ce qui devait arriver arriva.

Impossible, à Pontrecoët, de retrouver Héphaïstos. Où était-il parti ? Une nuit sans lune, nous le cherchâmes parmi les ronces et hautes fougères peuplées de bêtes venimeuses et rampantes… Cet horrible félin, nous hérissant les poils d’inquiétude, n’avait jamais découché. Son absence ne pouvait être que signe de mauvais présage. Le hibou, baptisé Satyre par nos charmantes hôtesses, nous narguant du sommet d’un épicéa centenaire, ne s’y trompa pas. Nuit et jour, il hulula.

Le soleil cognait, tel le bûcheron de la Butte aux Tombes, chaque jour davantage sur les tourbières, feuillus et chemins creux. Dans ces paysages sauvages, où genévriers et bourdaines s’entremêlent, les températures excessives font frémir… Gurwan et moi avions l’âge bête. C'est-à-dire que, en dépit des risques d’incendie, nous vircouétions… Allions d’un côté ou de l’autre… Mon bel amour d’été faisait une fixation sur les musaraignes. Muni d’un efficace lance-pierre de sa fabrication, il ne ratait pas un seul de ces petits mammifères. Mon rôle consistait, avec une fine lame acérée dérobée dans la boîte à outils de Charles Charles, à détacher délicatement la trompe surmontant le museau des défuntes.

À l’heure où la chouette chevêche s’apprêtait à vocaliser, je réintégrais Pontrecoët où tante Blandine paraissait, de dîner en dîner, de plus en plus animée. Avec qui fricotait-elle exactement ? Lucasse de Plussalien venait de trouver le titre de son prochain ouvrage : Les coupeurs de feu. Ensemble, elles couraient la campagne dans le seul but, insistaient-elles bien, de se renseigner sur la façon de procéder des magnétiseurs qui, grâce à de mystérieux rituels, soulageaient les souffrances causées par les brûlures.

Nous étions à la mi-août.

Je n’avais qu’une envie : retrouver Gurwan. En cette nuit étoilée, je savais qu’il m’attendait derrière les noisetiers. Il me prit par la main. La sienne était brûlante. Nous montâmes dans la camionnette à l’enseigne de son père : « Maison Coeurjoli – Charcuterie fine – Poules noires et porcelets rôtis ». Nous prîmes la direction de la Butte aux Tombes.

Notre lit fut un doux tapis de salicaires, de lichens et de genêts… Les fragrances des chèvrefeuilles nous enivrèrent… Nos lèvres, nos cheveux, nos peaux s’apprivoisèrent… Gabineau fit le reste… Ce n’est qu’aux premières lueurs de l’aube que les gémissements d’une meute de chiens, comparables à des hurlements à la mort, nous éveillèrent.

Vite… Gurwan devait me ramener à Pontrecoët. Sur la route longeant la sylve, le bûcheron faisait, avec sa hache, de grands moulinets.
— C’est la catastrophe… Les soldats du feu n’ont rien pu faire… Regardez… nous dit-il.

Le lointain était écarlate. De gigantesques flammes embrasaient l’horizon. Nous avions l’impression de nous trouver devant un paysage fantastique de William Turner, peintre des Lumières.

— Je dois passer. Ma tante m’attend à Pontrecoët, murmurai-je en tremblant comme un épouvantail à moineaux un jour de tempête.
— Impossible… La route est barrée. Le manoir a brûlé tel un chapeau de paille sous une lampe à incandescence halogène… Il n’en reste rien, répondit le bûcheron.

***

Le maire du village confia à monsieur Coeurjoli la responsabilité de me ramener au domicile parental. Lorsque la camionnette rose dragée stationna devant le portail de la maison, j’entendis mon père, dans le jardin, demander à maman : 
— Tu as commandé de la charcuterie ? 

Transpirant à grosses gouttes, monsieur Coeurjoli expliqua la situation. Tout allait bien… L’incendie semblait enfin maîtrisé… Il ne fallait pas se tracasser… Le manoir avait entièrement brûlé… Restait juste Héphaïstos, naturalisé… « Et quelques cendres de madame votre sœur ».

— Je n’avais jamais compris pourquoi ma sœur avait hérité d’un prénom de martyre posée sur un grill, conclut mon père.

À la floraison des oxalis, je mis au monde une petite fille dotée d’une chevelure flamboyante.

PRIX

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RAC · il y a
Superbe ! J'ai même eu l'impression d'avoir été épiée par un Korrigan pendant ma lecture !
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Mireille Béranger · il y a
Oh, Rac, soyez persuadée que vous avez été épiée par un korrigan... et que vous l'êtes encore !
Merci de m'avoir fait le plaisir de lire cette histoire incendiaire.

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RAC · il y a
Je vous en prie, j'ai passé un très bon moment ! Bonne année !
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Mireille Béranger · il y a
Bonne année à vous, Rac !
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Aurélien Azam · il y a
Il faut s'accrocher, le vocabulaire est recherché et pas toujours simple, mais cette ambiance pudiquement déjantée vaut le détour :)
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Mireille Béranger · il y a
Votre passage du côté de Pontrecoët, Aurélien, me fait très plaisir.
Merci d'avoir eu le courage de vous accrocher.
Inutile de vous préciser, n'est-ce pas, que je me suis bien amusée en écrivant cette histoire. J'espère qu'elle vous aura également fait sourire.

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Joan · il y a
C'est un régal de vous lire, Mireille. Après avoir lu " La larme de pierre ", j'ai eu envie de pousser plus loin. Je suis bretonne et votre nouvelle ressuscite tellement de choses qu'il me serait impossible d'en faire l'inventaire. Quelque chose me dit que vous aimeriez une nouvelle intitulée " L'ombre de monsieur de Sabin " (rassurez-vous, ma nouvelle n'est plus en compétition)...
Ah, au fait, j'adore tous vos petits détails mais celui-ci encore plus : " teint de cuisse de nymphe émue ".

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Mireille Béranger · il y a
Ah, Joan, c'est vraiment gentil d'être venue du côté de Pontrecoët. Je remarque donc que vous n'avez pas eu peur de ce Charles Charles, au teint de cuisse de nymphe émue !
De ce pas, ou plutôt de cet oeil, je vais aller découvrir, avec grand plaisir, "L'ombre de monsieur de Sabin"...
Je laisserai, sur votre page, un petit commentaire.
A très vite, Joan !

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Annie Elong · il y a
Bonjour Mireille. Intéressante cette lecture mais une question sans réponse tourne dans mon esprit : l'incendie ravageur qui a réduit en cendres le manoir et la tante n'a-t-il pas eu pour origine le feu allumé dans les bois avec les morceaux de schiste rouge par les deux adolescents ?
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Mireille Béranger · il y a
C'est très gentil à toi, Annie, d'être venue flâner par ici. Merci.
Pour répondre à ta question - ou, plutôt, pour ne pas y répondre ! -, je dirai que je laisse au lecteur (et à la lectrice) le soin d'imaginer les causes de l'incendie !... J'ose espérer cependant que nous ne connaîtrons pas le même sort que la tante Blandine !
A bientôt le plaisir de te retrouver au hasard d'autres mots et paysages.

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Paco · il y a
Je me suis égarée dans la lande, les futaies et les tourbières avec les mots pour boussole, les descriptions en fond sonore.
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Mireille Béranger · il y a
Heureusement, Paco, que vous avez su vous servir de la boussole des mots !
Merci à vous d'être passée du côté de Pontrecoët.

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce macaron bien mérité, Mireille !
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Mireille Béranger · il y a
Merci beaucoup, Keith. Vous êtes charmant !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bravo Mireille !
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Mireille Béranger · il y a
Merci, Patricia. C'est très gentil à vous. J'apprécie.
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Viviane Fournier · il y a
Bravo Mireille... !
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Mireille Béranger · il y a
Merci, Viviane... Votre bravo me fait particulièrement plaisir.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bravo à vous !
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Mireille Béranger · il y a
Merci beaucoup, Fabrice !
Et bravo également à vous, bien sûr !

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Dolotarasse · il y a
Bravo ! :-)
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Mireille Béranger · il y a
Merci, chère Dolo !
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