La mort un point c'est tout

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Ancien professeur de physique à l'université, je m'intéresse désormais à l'écriture d'essais hors champ scientifique sur le sens notre vie et à la pratique du piano classique  [+]

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Le jeune enfant demandait souvent à quoi ressemble la mort : était-ce réellement ce vieux squelette ricanant avec sa faux, tapie derrière la porte, qui tranche les vies comme les blés et qui demande à l’Ankou de les charger dans sa charrette ? Pour les emmener où ? Etait-elle à la tête de tous ces morts-vivants errants, hurlants secouant la porte du cimetière pour envahir nos villes et nos campagnes afin de nous détruire, et nous emmener en enfer avec eux ? Ou bien, parmi ces goules terrifiantes qui dévorent la chair des cadavres ? N’était-elle pas la reine des vampires qui nous transpercent le cou et aspirent notre sang jusqu’à la dernière goutte, la nuit ? La mort n’était-elle pas au milieu des flammes dans le précipice sans fond qui s’ouvre devant la porte de la chambre, lorsque les enfants veulent fuir les esprits démons qui ont pénétré dans la maison endormie ? La mort n’était-elle pas cachée comme un alien dans mon corps d’enfant ?
Alors, le vieux professeur Solarius s’efforçait de le rassurer tant bien que mal, en se basant sur des considérations géométriques, pour noyer le poisson et aussi éluder une question à laquelle il ne pouvait lui-même trouver de réponse.
« Tu sais, tout cela est faux. C’est le fruit de notre imagination, car nous existons dans l’espace et au cours du temps. La mort, elle n’existe pas, sinon on la verrait dans l’espace-temps ».
Mais l’enfant interrogatif :
« C’est quoi l’espace-temps ? »
Et Solarius replacé dans son domaine :
« C’est très simple. Un point a zéro dimension, mais deux points reliés par une droite définissent un espace à une dimension, trois points peuvent définir un espace à deux dimensions, quatre points un espace à trois dimensions et donc cinq points un espace à quatre dimensions : l’espace-temps, le nôtre.
Alors le petit ange doté d’un sixième sens s’exclama :
« Donc avec six points nous pouvons créer un espace à 5 dimensions. Si la mort n’est pas dans l’espace-temps, elle est là dans la cinquième dimension, cachée dans un trou noir ! »
Solarius, très docte, sûr de lui, répondit :
« Non. Elle n’est pas là, car ce sixième point reste dans le même espace-temps où nous vivons comme l’observation et la mesure nous le prouvent. »
Mais le petit ange très doué, pensif :
« Que veut dire mesurer un point sans dimension ? D’autant plus que pour le faire, il faut voir ou entendre ; alors si tu étais aveugle et sourd, tu ne saurais pas dans quelle dimension nous sommes et tu imaginerais bien autre chose car, même en touchant tout en sentant, tu ne serais pas renseigné. »
Admiratif par tant de pertinence, mais très vexé, le vieux Solarius répliqua :
« Oui mon petit, mais le point n’est pas ce que tu crois. Celui dont je te parle, a une masse. Il y a des points légers, des points lourds et même très lourds sans dimension. Alors en les mettant dans ta main, tu les soupèseras et tu auras conscience qu’ils existent, légers ou lourds, même si tu ne les vois pas. »
Et le petit ange malicieux, de poursuivre :
« Mais si par malheur je ne peux plus les toucher, que faire ? »
Interloqué, ne comprenant pas où il voulait en venir, Solarius reprit :
« Oui mon enfant, mais des points peuvent aussi représenter de petites molécules chimiques. Alors avec un odorat et un goût très fins, tu pourrais en respirant, si elles ne sont pas dangereuses, les sentir et en les dégustant les savourer. Tu comprendras de cette façon qu’il y a deux objets différents. »
Le petit ange tenace, agacé, répliqua :
« Et si je ne peux ni les sentir ni les goûter, ne serais-je pas alors dans cette cinquième dimension, dans laquelle mamy est partie ? Comme elle, je suis là ; mais je ne peux ni vous voir et entendre, ni vous toucher, ni vous goûter. Et pourtant, je suis là car mon cœur bat encore sans que je le sache ni puisse m’en rendre compte ; et si mon cœur s’arrête, je ne le saurais pas non plus, je ne saurais même pas que je suis mort ! »
Alors Solarius comprit enfin où le chérubin voulait en venir et trouva la bonne réponse.
« Tu as raison petit homme, car les points peuvent aussi avoir des sentiments qui, par un mécanisme que nous ne savons pas mesurer, nous permettent d’appréhender leur présence. Ainsi, si ton papa ou ta maman sont partis très loin en voyage, ils ne sont plus pour toi que deux petits points emplis de sentiments et tu ne les vois pas, ni ne les entends, ni ne les sens, ni ne les touches, ni ne les goûtes, mais ils pensent à toi et tu penses à eux.
« Alors lorsque le cœur s’arrête, le cerveau concentre très vite, juste avant de mourir à son tour, tous les bons sentiments, de toute une vie, dans la dernière cellule qui fonctionne encore et redevient un petit point. Ce tout petit point empli de sentiments et de dimension zéro appartient à toutes les dimensions de l’univers, dont l’une d’elle, la plus importante, celle que les savants et bien d’autres peinent à trouver, s’appelle l’amour. Dans cette dimension, se trouvent déjà des milliards de petits points ! Autant qu’il y a eu d’hommes et d’êtres vivants sur Terre jusqu’à présent.
« Ainsi cette cinquième dimension dont tu me parlais, existe bel et bien et chacun de ces milliards de petits points sont arrivés sur une seule de ces étoiles, qui étincellent si fort dans notre nuit. Elles sont là, pour nous le rappeler, et te rassurer : un petit enfant et un vieux professeur ne peuvent ni entendre, ni toucher, ni sentir, ni goûter ces étoiles lointaines, mais ils peuvent encore les voir. Cependant, lorsqu’elles sont trop éloignées, ils ne peuvent même plus les voir briller. Mais ils savent aujourd’hui qu’elles sont grandes de sentiments comme ta mamy, qui est l’une d’entre elles.
« Chaque étoile de la voie lactée nous explique aujourd’hui et continuera de nous le rappeler que la mort nous transporte vers l’amour éternel.
« Vois-tu, la mort n’existe pas, puisqu’elle ne peut ni tuer le temps ni courir après lui. Une mort bien vivante qui cavale dans l’espace, c’est impossible ! »

Et l’enfant enfin apaisé :
« Oui j’ai compris, la mort n’est rien. Un point c’est tout ! »
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