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La mort cette chienne enragée

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Wani

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Coincée entre Madame Walter et Monsieur Müller à l'inspiration agonisante ; Yvonne avait pris sa décision en posture chien yogi. Elle n'accepterait pas de mourir ainsi. Elle aimait trop la vie qu'elle s'amusait à boire, fumer, manger et danser. Non, elle ne la laissera pas entrer cette vieille sorcière. C'est comme la ménopause qui a débarqué soudainement à quarante huit ans sans invitation officielle. Une mal élevée, cette ménopause sans états d'âmes. Elle a squatté les nuits d'Yvonne en soufflant des chaleurs à transpirer sans explication sensée. Yvonne se sentait encore très jeune, très belle, très séduisante malgré une prise de poids insidieuse. Elle avait épousé un très gentil mari qui lui répétait tous les matins à la sortie de douche qu'elle était sexy aux formes appétissantes. Yvonne riait pudique et se dépêchait de s'habiller avant que le fauve ne l'attaque et l'engloutisse à jeun. Yvonne avait eu deux lardons avec lui. Tardivement. A quarante un et quarante trois. Un miracle ou un cadeau du Père Noël peut-être.
Et lorsque le gynécologue lui avait demandé si elle voulait la stérilisation en la césarisant pour le deuxième, elle avait hurlé qu'elle ne pouvait pas à la fois donner la vie et la sectionner d'un coup de bistouri. Le médecin avait dû la prendre pour une originale mais elle s'en moquait royalement. Elle n'avait pas le projet d'en faire un troisième mais l'idée de la fin implacable la terrorisait. Alors lorsque la sorcière à l'odeur nauséabonde s'était invitée elle n'était pas préparée. C'était comme la mort. Elle ne l'a connaissait pas ou si peu. Il y a eu quelques épisodes où elle l'avait vaguement soupçonnée au détour d'une rue mais c'était tout.
Yvonne avait eu une adolescence mouvementée et un passage à l'âge adulte où elle stationnait avec entêtement au vestibule. A vingt ans, un ami d'Yvonne avait disparu sans alerte en s'explosant au fusil de chasse de son père. Elle n'avait jamais pu le revoir ni se rendre aux funérailles. Elle avait donc imaginé qu'il était parti à Mayotte comme il en rêvait. Elle le voyait lire Vendredi ou les limbes du pacifique et se nourrir de poissons pêchés tôt le matin. Un an après son départ, quelque part dans un pays sans nom au bord de la méditerranée, un tremblement de ciel colérique avec des éclairs fâchés est venu la réveiller un soir de Printemps. Elle avait pensé à un orage hors saison.
C'était un bombardement improvisé.
C'était donc cela la mort ?
Elle se donnait le droit de se convier à n'importe quelle heure de la journée ou de la nuit, indécente, arrogante, provocante. Yvonne venait à peine de dire bonne nuit à Allô Macha sur France Inter. Elle lui survivra grelottante d'interrogations. Il y aura encore un accident en deux cv ou un autre en moto. Yvonne ne se souvient pas toujours de tout. Elle préfère un Alzheimer. Elle aurait pu se tuer combien de fois avant ses cinquante ? Elle refuse de tenir la comptabilité. Yvonne avait découvert le ici et maintenant depuis environ un an. Elle était partie en année sabbatique à Beyrouth. L'année a duré trois ans. C'est aussi à Beyrouth qu'elle avait trouvé le yoga. Le Liban, c'est un minuscule pays peuplé de yogis qui font Ommmmmm toute la journée. Leur ciel à eux, c'est une constellation d'invités surprise. Tout est improvisation.
On ne meurt pas d'ennui. On vit avec elle, c'est plus simple.
Depuis quelques mois, Yvonne était épuisée. La mort l'avait vidée. Elle vadrouillait impertinente. Un ami très cher était passé la voir un soir pour parler frangipaniers, oliviers et jasmins à arroser. Il n'était jamais revenu. Et depuis, c'était l'hécatombe. Les maladies sans déclaration, la vieillesse déclarée, les malaises brusques, les suicides décidés, les accidents imprévisibles.
Des mères en agonie. Des mères en fin de la fin. The End. C'était la première fois depuis la mort de ses parents qu'Yvonne réalisait enfin le mot fin. FIN. Il aura fallu cinq ans pour comprendre. Qu'ils ne reviendront plus jamais. Cinq ans à refuser leur silence. Eux qui ont choisi de la mettre en vie et s'en aller après. Yvonne est parfois et même souvent en indignation. Elle se sent abandonnée, trahie, délaissée. C'est pour cela qu'elle aime Romain Gary et sa promesse de l'aube. Elle aussi revient de temps en temps gueuler sur leurs tombes.

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