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La mégot

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Feursy

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Je ne veux pas passer pour plus courageux que je ne suis, mais je ne me souviens pas d’avoir versé une larme quand Maman m’a accompagné pour la première fois à l’école maternelle ; ou plutôt si, j’ai pleuré un peu, c’était sans aucun doute pour faire comme les autres.
En classe de CP, notre institutrice était madame Martin, dit La mégot. Son surnom venait que dès que nous étions en récréation, elle allumait une cigarette qu’elle savourait tout en arpentant la cour, perdue dans ses pensées. Dès que la cloche sonnait, elle rangeait le mégot dans sa blouse. La loi Evin qui devait interdire le tabagisme, y compris à l'air libre, dans les établissements d'enseignement – école, collège, et lycée –, ne sera promulguée qu’en 1991. Madame Martin profitait donc de la liberté qui était encore donnée aux fumeurs d’assouvir leur besoin en nicotine.
Je ne suis pas certain que parmi tous les enfants qui ont fréquenté l’école élémentaire du parc, beaucoup se souviennent de madame Martin, mais je suis persuadé qu’aucun n’a oublié La mégot, c’était devenu un nom propre. À tel point qu’un jour où Maman, qui avait parfois des trous de mémoire, avait pris rendez-vous avec elle pour faire le point sur ma scolarité, ne se souvenant plus de son nom, elle osa demander, en désespoir de cause, à Josiane, l’agent de service, où se trouvait la classe de La mégot :
« Vous parlez de madame Martin ! », lui répondit Josiane, « c’est la dernière classe au bout du couloir à droite. »
Son fils Norbert était aussi dans notre classe. Le hasard avait voulu que je sois placé à côté de lui, au premier rang. Il semblait vouloir commencer une carrière de cancre, au désespoir de son institutrice de mère. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle l’avait mis au tout premier rang pour l’avoir à l’œil. Norbert était un scientifique dans l’âme, il tentait sans arrêt de nouvelles expériences. Ainsi, en début d’année scolaire, il avait caché dans son bureau une orange afin d’étudier son évolution au fil des mois. Fin septembre, l’agrume commença à blanchir, en octobre elle prit un petit duvet blanc et se ratatina petit à petit pour finir comme une tête d’Indien Jivaro. En décembre, une colonie de vers blancs y avait élu domicile et peu avant les vacances de Noël, l’odeur de pourriture, attira l’attention de sa mère et mit fin à l’expérience. Norbert comme chacun d’entre nous appelait sa mère La mégot ce qui contribuait grandement à sa popularité.
Un peu avant les vacances de la Toussaint, Madame Martin avait convoqué mes parents pour leur dire que j’avais des difficultés dans l’apprentissage de la lecture, son fils était dans le même cas. Selon elle, soit nous étions idiots, soit nous avions besoin de lunettes. Elle se proposait de nous emmener un jeudi, qui était alors un jour sans école, chez un ophtalmologiste pour confirmer son diagnostic. À l’issue de l’examen méticuleux de notre vue, il s’avéra que j’avais effectivement besoin de lunettes, par contre Norbert avait 10 sur 10 à chaque œil. À cette époque, il n’existait pas vraiment de lunettes parfaitement adaptées au visage d’un enfant, je ressemblais à une grenouille avec ces gros verres sur le nez, c’est d’ailleurs le surnom que me donnèrent mes camarades dès que j’apparus triomphant dans la cour de l’école quinze jours plus tard. Quant à Norbert, il continua à son rythme l’apprentissage de la lecture, tout en menant en parallèle ses expériences. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, mais je l’imagine dans un laboratoire, un peu comme le professeur Tournesol ou Géo Trouvetou, occupé à dessiner les plans d’une nouvelle invention.
Madame Martin nous apprit patiemment à déchiffrer les lettres puis les mots, enfin les phrases. Ce fut pour moi une vraie découverte de voir que cette succession de lettres avait une signification et lire devint un jeu. Quel plaisir d’apprendre les premières poésies, deux ou trois lignes seulement, mais qu’on récite fièrement à sa maman. Comment oublier les poèmes de Maurice Carême que je m’empressais de répéter dès mon retour à la maison.
« Il y a plus de fleurs pour ma mère, en mon cœur,
que dans tous les vergers ;
plus de merles rieurs pour ma mère, en mon cœur,
que dans le monde entier ;
Et bien plus de baisers pour ma mère, en mon cœur,
qu'on en pourrait donner. »
Et surtout, comment oublier le baiser de Maman mélangé à ses larmes, une fois ma récitation terminée. Bien entendu dès que Papa franchissait le seuil de l’appartement je récitais à nouveau. Comme un petit singe savant, mes parents me demandaient devant les oncles et tantes rassemblés de bien vouloir déclamer quelques-unes des dernières poésies apprises. Je me faisais prier pour la forme, et je mettais tout mon cœur en articulant exagérément. « Et en plus, il sait mettre la bonne intonation », s’enthousiasmait oncle Albert. « Tu ouvres la bouche comme Mireille Mathieu quand elle chante », se moquait Gilles.

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Melinda Schilge · il y a
J'ai bien aimé (re)lire ce passage (-:
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Azouma · il y a
Un peu (beaucoup) de nostalgie dans ce texte. J'ai bien rigolé en apprenant que la vue de Norbert était excellente.
J'ai passé un bon moment de lecture.
Merci pour le partage !

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Kiki · il y a
un souvenir qui reste très présent; Bravo, c'est agréable à lire; Toutes mes voix pour votre texte;

Je vous invite à aller lire le poème les cuves de Sassenage et vous ferez visiter les entrailles de la terre. Merci d'avance

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Pascal Depresle · il y a
Nostalgie d'une enfance dont on ne guérit jamais. Mes voix. Peut-être aimerez vous "Il dit toujours oui" "L'héroïne" ou "Tata Marcelle".
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Proton40 · il y a
Un agréable souvenir, bien écrit, qui se lit sans filtre au coin de la bouche
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Romane González · il y a
C'est un joli texte sur les souvenirs! Je vote!
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