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La marque du dragon

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Yvonne Bobonne

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La femme haletait encore des efforts consentis pour enfanter.
- Est-il vivant ?
- Oui, oui, fit la sage-femme qui l’assistait. Ne l’entendez-vous pas brailler, ce fort gaillard ?
- C’est un garçon, alors ?
- Oui da !
- C’est mon homme qui va être heureux ! Lui qui attendait depuis si longtemps que je lui donne un petit gars.
- Je lui ai confié le poupon pendant que je m’occupe de vous. Il va venir vous le dire lui-même.
Le nouveau père n’affichait pourtant pas une mine bien réjouie en entrant dans la pièce, portant l’enfançon dans ses bras. Sentant venir une explication embarrassante, la sage-femme se retira.
- Qu’est-ce qui se passe, mon homme ? Laissez-moi voir notre fils. A-t-il une infirmité ? Est-il difforme ? Semble-t-il plus chétif que la norme ?
Le pauvre homme secouait la tête en signe de dénégation à chacune de ses questions.
- Mais que se passe-t-il alors ? Dites-moi tout, je peux l’entendre !
- Il a le signe.
- Mon Dieu ! Non ! À gauche ou à droite ?
Même si le résultat était aussi peu réjouissant d’un côté que de l’autre, il lui fallait savoir. Le signe du dragon sur la fesse gauche signifiait qu’avant sa majorité, l’enfant serait brûlé vif par le feu d’un dragon. Sur la fesse droite, il serait dévoré tout cru par le même animal monstrueux.
- Alors, mon homme, dites-moi enfin !
- Sur les deux fesses...
- Mais on n’a jamais vu cela ! Êtes-vous sûr ?
- Hélas...
- Et qu’est-ce que cela signifie ?
- Je n’en sais rien ! Tenez, prenez le bébé, il semble qu’il a envie d’être nourri. Moi je vais aller trouver le chef du village. Lui, il sait peut-être de quoi il s’agit.
Le chef n’en savait rien, il fit appel au mage que l’on appelait « l’Ombre », comme tous ses confrères, tellement ils avaient l’art de se fondre dans le décor. Il n’avait jamais entendu parler d’une marque double, lui non plus. Alors, malgré le mauvais temps d’un hiver très rigoureux, on décida d’envoyer un messager à la cour, pour consulter l’Ombre royale. Lui devait savoir, il avait la réputation de connaître tout sur tout, depuis les années qu’il étudiait les sciences liées à la magie.
Pendant le temps que cela prit, le bébé que l’on avait prénommé Didi-Lou, deux marques, se développait et prospérait dans les bras de sa mère Hema. Elle s’y était déjà fortement attachée, faisant abstraction de sa singularité. Lorsqu’il tétait goulument son sein en la fixant de ses grands yeux confiants, elle sentait son cœur se dilater de bonheur comme si aucune menace ne pesait sur lui. Mais elle évitait de sortir avec lui dans le village et d’affronter les regards curieux de ses voisins.
Ousti, le père, n’arrivait pas à accepter l’idée que ce fils, si longtemps espéré, possédait la marque porteuse de nuages noirs. Il évitait la maison autant que possible, attendant l’heure où il savait Didi-Lou déjà couché. Il côtoyait de moins en moins ses voisins, préférant s’abrutir de travail solitaire au milieu des bois, malgré le froid rigoureux et persistant.

Lorsque le messager revint avec la réponse royale, elle était nette et sans appel. Didi-Lou devait être amené à la cour pour que l’Ombre royale puisse juger de visu de la situation. Hema s’effondra.
- Jamais je ne laisserai partir mon enfant tout seul chez des étrangers ! Dieu sait ce qu’ils seraient capable d’en faire pour obtenir des réponses à leurs questions ! Je vais avec lui ou il n’y va pas !
C’est qu’elle l’aimait farouchement ce petit bout, jamais à court de risettes, et qui commençait à babiller. Ses gazouillis tellement attendrissants étaient bien un peu rauques, mais la sage-femme lui avait expliqué que c’était sûrement dû aux « crasses » avalées lors de la naissance. Peut-être cela lui passerait-il, peut-être aurait-il la voix éraillée toute sa vie, on n’en savait rien.

Entouré de gardes envoyés par le roi, le charriot brinquebalant qui les transportait arriva à la cour après un voyage long, mais sans incident notoire. Hema se félicita d’avoir accompagné son petit car la foule était dense dans la capitale, bruyante, désordonnée, il aurait besoin d’elle pour le protéger. Dans la cour du palais, ils furent aussitôt entourés de gens d’armes, en tenue éclatante, et celui qui semblait être le chef s’adressa à elle.
- Le roi veut qu’on lui amène l’enfant illico !
- Illi quoi ?
- Cela signifie « tout de suite », dit-il d’un air un peu méprisant.
Quand le roi dit « Je veux », il n’y a qu’à obéir. Hema suivit donc le capitaine des gardes vers la haute entrée du palais, serrant bien fort l’enfant dans ses bras. Didi-Lou ouvrait de grands yeux étonnés sur le tohu-bohu ambiant. Les passementeries dorées des uniformes militaires attiraient irrésistiblement son regard, il tendait la main pour tenter de les toucher, mais sa mère réfrénait vite son mouvement de peur de déplaire.
Après avoir marché dans de longs couloirs assez sombres, on arriva devant une porte monumentale qui s’ouvrit d’elle-même devant eux. Une vaste salle très lumineuse, des courtisans en grand nombre qui papotaient, un trône impressionnant dans le fond de la pièce, où était assis le roi. On le reconnaissait bien sûr à la couronne dont sa tête était parée et à sa situation élevée par rapport à ses sujets, mais surtout au maintien majestueux qui ne pouvait être dû qu’à une haute naissance.
- Avancez donc, dit le capitaine avec impatience.
Intimidée, Hema prit sur elle et marcha vers le trône comme on le lui demandait. Elle ne savait pas bien comment se comporter face à son souverain et esquissa une petite révérence maladroite.
- Tatata, pas de protocole, passons directement aux choses sérieuses. Montrez-nous ses fesses !
- Comme ça ? Devant tous ces gens ?
- Évidemment, c’est pour cela que vous êtes là !
Aussi rouge que sa cotte, Hema déshabilla le petit et présenta son fessier au monarque. Des « ah ! » et des « oh ! » fusaient de partout.
- Alors, Ombre royale, qu’en dites-vous ?
- La marque du dragon est bien double, c’est indéniable.
Un petit homme qui était passé inaperçu jusque-là, tendit les bras vers Didi-Lou.
- Passez-le-moi, je dois le soumettre à un test le plus tôt possible.
- Ah que nenni ! Où il va, je vais ! Je vous suis si vous voulez.
Tout le monde sortit derrière le roi, l’Ombre et Hema qui serrait farouchement son petit contre elle. Par les sentiers parcourant les jardins, on arriva devant un enclos solidement grillagé. Planté de hauts arbres touffus, ce parc ne laissait voir qu’une vaste clairière près des piquets de clôture. Plus loin, on n’apercevait rien.
- Déshabillez entièrement l’enfant, commanda l’Ombre royale, et allez le placer au centre de la clairière. Je peux vous assurer que, quoi qu’il arrive, il ne risque rien.
Pas trop rassurée, Hema s’exécuta pourtant. Ce petit homme lui inspirait confiance sans qu’elle sache pourquoi. Et il allait peut-être lui expliquer le sort réservé à son fils.
Lorsque ce fut fait, l’enfant bien exposé au soleil de la trouée, le roi sortit un petit sifflet en or pendu à son cou et en tira trois brefs appels. Hema, accrochée au grillage, ne put retenir un profond gémissement horrifié. Du couvert de la forêt sortirent trois monstrueuses créatures qui se portèrent directement vers le petit. Des dragons !
Didi-Lou se mit à leur faire de beaux sourires et commença à gazouiller de sa voix enrouée, comme il le faisait avec sa mère. Les trois énormes bêtes se rapprochèrent du bébé, le reniflèrent, le retournèrent, allant même jusqu’à le lécher de leur vilaine langue fourchue. Le petit tendait ses mains vers leurs écailles brillantes, qui jaunes, qui rouges, qui bleues, puis commencèrent à répondre au babillage enfantin d’une voix aussi rauque mais beaucoup plus profonde que la sienne.
Didi-Lou riait maintenant aux éclats, ravi d’avoir trouvé d’aussi gentils amis.
- C’est bien ce que je pensais, dit l’Ombre royale. Les vieux grimoires avaient raison. Cet enfançon est le maillon manquant, celui qui réconciliera les deux races. Les dieux en soient bénis, nous l’avons enfin trouvé !

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Yvonne ! Je relis avec plaisir votre excellent conte !
Vous avez soutenu Roberto et je vous renouvelle mes remerciements. Il est désormais en finale et sollicite de vous un nouveau soutien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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Joëlle Brethes · il y a
Tout est donc bien qui finit bien ! :)
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Jean Calbrix · il y a
Un régal que ce conte qui finit en apothéose ! Bravo, Yvonne ! Je clique sur j'aime.
Vous avez soutenu mon sonnet "Spectacle nocturne" et je vous en remercie : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Il est désormais en finale et demande un nouveau soutien.
Bonne journée à vous !

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Marie · il y a
J'arrive un peu tard pour voter, dommage !!! car votre histoire, ou plutôt votre conte m'a bien plu. Bravo
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Marie · il y a
Si le coeur vous en dit, je vous invite à découvrir mon dernier texte intitulé La vieille.
D'avance merci

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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
J'ai bien aimé.
Je m'abonne et vous invite à me soutenir en votant mon texte
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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DAO Rassablaga · il y a
histoire enrichissante pour toutes les generations.
Je vous invite a soutenir l'epopee de trente deux martyrs https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux.

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Yvonne Bobonne · il y a
Merci ! Mais je n'arrive pas à trouver votre texte...
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DAO Rassablaga · il y a
Ah ok! Si le lien ne passe pas vous pouvez cliquer sur mon nom pour voir mon profil. Merci
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Schaddie Delva · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte. J'aime et je m'abonne.

Je vous invite à découvrir mon texte tout aussi, https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-lindifference . En espèrant qu'il vous plaira. Et en espérant aussi que vous me donnerai votre voix, s'il vous plaît, si tel est le cas.....

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Marie-Françoise · il y a
Un vrai conte de fées merci Yvonne je vote et vs invite à venir déguster mon Lapin
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Yvonne Bobonne · il y a
Merci Marie-Françoise !
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Claire Bouchet · il y a
J'ai passé un très agréable moment de lecture grâce à votre conte Yvonne.
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Yvonne Bobonne · il y a
Merci Claire. Je suis heureuse de voir qu'il n'y a pas que les enfants qui l'apprécient ! Mon petit-fils de huit ans a adoré...
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Claire Bouchet · il y a
Ce petit garçon a beaucoup de chance d'avoir une Mamie écrivaine et conteuse "rien que pour lui" !
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Virgo34 · il y a
Un récit dans l'esprit des contes de fée. J'ai bien aimé.
Irez-vous faire un tour dans ma forêt d'Emeraude ? C'est aussi un conte bercé par des mystères.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Yvonne Bobonne · il y a
Merci Virgo ! Je file vers la forêt d’Émeraude.
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Virgo34 · il y a
Merci.
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