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La malédiction d'El Salar

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Rafiki

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Désert d’Atacama, Chili, 1869

-Plus qu’un demi-mille jusqu’au village ! lança Charles comme pour redonner du courage à ses trois compagnons.
Ils marchaient à tâtons sans lanterne depuis près d’un quart d’heure, peut-être plus. Les ténèbres dissipaient leur notion du temps. Charles l’archéologue français, Etienne son ami, Ingrid la botaniste hollandaise, et Diego leur jeune guide chilien. Soudain, Etienne s’arrêta.
-Je crois que nous y sommes.
Ingrid s’aperçut qu’autour d’elle les étoiles avaient disparu. En observant attentivement, elle parvint à deviner le découpage des maisons dans le ciel.
Le village fantôme.
-C’est celle-ci, déclara Charles.
Il tourna la poignée et fut surpris de constater qu’elle n’offrit aucune résistance.
« Tout est resté figé dans le temps »
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la maison, une odeur de vieux bois monta aux narines d’Ingrid, comme si elle venait d’entrer dans une grange. Etienne dut scruter l’obscurité plusieurs secondes avant de trouver l’escalier qui montait à l’étage.
-Surtout n’allumez pas de chandelles ! prévint Charles. Elles peuvent apparaître à tout moment.
Ils avancèrent prudemment, bras en avant, pour éviter les meubles. Etienne posa le pied sur l’escalier, puis monta les marches, lentement. Ingrid compta. Neuf pas et il s’arrêta. Une porte se dressait sur la dixième marche.
-Elle est fermée.
-Nous allons l’enfoncer, dit Charles.
Il passa en tête, suivi d’Etienne et Diego. Ils prirent quelques marches d’élan, puis Charles donna le signal, et dans un grand fracas la porte céda sous leur force. Le nuage de poussière soulevé fut si épais qu’Ingrid en sentit les fines particules sur son visage. Sitôt relevés, les trois hommes tâtonnaient déjà dans la petite pièce. On percevait le grincement sinistre des planches sous leurs pieds.
La chambre était meublée sommairement. Une table de chevet à côté du lit et une commode surplombée d’un grand miroir.
-Rien dans le chevet, dit Charles, l’objet est sûrement dans la commode.
A cet instant, un grondement sourd résonna à l’extérieur. Tous s’arrêtèrent pour tendre l’oreille. Un violent coup de vent fit claquer la porte d’entrée. Ingrid sursauta. Il lui sembla qu’on avait lâché des milliers de perles sur le toit de la maison.
-Un orage en plein désert ! s’écria Etienne, c’est invraisemblable !
-On dirait que ces fichues ombres essayent de monter les éléments contre nous, dit Charles. Mais ce n’est pas la pluie qui...
Il n’eût pas le temps de finir sa phrase qu’une lumière intense emplit toute la pièce dans une explosion assourdissante. La foudre venait de s’abattre dans la petite cheminée. L’espace d’un instant, Ingrid crut voir une cinquième personne dans la pièce. Charles s’était recroquevillé sous la violence du choc. En relevant la tête il eut une vision d’horreur. La foudre avait allumé un petit feu qui commençait à brûler le plancher de bois. Mais ce n’était pas le plus effrayant. Devant lui se tenait une ombre. Issue d’aucune chair ni matière palpable, mais occultant la lumière sur toute sa surface. Elle avait la silhouette d’un homme grand et décharné. Avant qu’il ait eu le temps de réagir elle se jeta sur lui et l’étrangla avec une force colossale. Il se débattit mais fut plaqué à terre. Charles essaya vainement de la repousser mais ses mains brassaient de l’air. Il suffoqua ainsi un moment, puis il fut tout à coup plongé dans le noir. L’instant d’après, dans un horrible craquement il sentit le sol se dérober sous son corps, puis plus rien.
Lorsqu’il se réveilla, il faisait toujours aussi sombre, et il avait un mal de crâne abominable. Après avoir scruté l’obscurité quelques instants il s’aperçut qu’un mince filet de lumière filtrait sous la porte. Il n’était donc plus à l’étage mais au rez-de-chaussée ! Le sol en bois de la chambre s’était effondré après avoir pris feu. Juste après que ses compagnons l’eurent éteint.
Il cria leurs noms.
-Charles ! lui répondit une voix.
C’était Etienne. Progressivement toute l’équipe se réveilla. Ils échangèrent quelques mots pour se rassurer. La chute n’avait pas été très violente car la pièce était basse, mais suffisamment pour les assommer sur le coup.
-Le soleil est déjà levé et il filtre sous la porte, dit Charles. Rappelez-vous ce que disait le parchemin. Il faut absolument que nous retrouvions la deuxième partie de cette plaque dorée avant le zénith.
-Même si on la trouve, dès qu’on sortira au soleil les ombres nous tueront, señor, dit Diego.
-Tu as raison, mais nous devons tout tenter, c’est notre seule chance. Nous sortirons à la toute dernière minute, juste avant midi. Il faudra courir plus vite que les ombres. J’irai replacer la plaque au-dessus de l’entrée du temple et pendant ce temps-là vous ôterez le couvercle du puits. Dès que les rayons du soleil atteindront le fond, ces fichues ombres retourneront dans l’au-delà.
-Il va falloir trouver ce caillou très vite, dit Etienne, qui avait glissé sa montre dans la raie de lumière. Il est presque onze heure trente.
Ils se mirent à fouiller les décombres de la pièce jusqu’à découvrir la commode éventrée. Mais après avoir cherché dans tous les tiroirs ils ne trouvèrent aucune trace de la plaque dorée.
-Je l’ai trouvée ! s’écria Ingrid. Elle était cachée à l’intérieur du miroir !
-Nous avons encore une chance ! jubila Charles. Tu as toujours l’autre moitié ?
-Oui, et j’ai une idée.
Il était onze heures cinquante-neuf quand les quatre amis se ruèrent en dehors de la masure de bois. Le soleil était aveuglant. Etienne dut plisser les yeux si fort qu’il distinguait à peine le puits au milieu de la place et un peu plus loin derrière, l’entrée du temple, que les hommes avaient transformé en mine. Il vit Charles s’y précipiter, poursuivi par une ombre. Mais celle-ci se volatilisa tout à coup. A l’aide de morceaux de miroir, Ingrid réfléchissait la lumière du soleil sur les ombres, qui disparaissaient instantanément. Etienne ôta le couvercle du puits et sortit lui aussi son miroir, mais soudain, il sentit une violente douleur derrière la tête et s’effondra. Charles, qui venait de replacer la plaque dorée vit Diego assommer Etienne, puis remettre le couvercle sur le puits.
-Non, Diego ! hurla-t-il. Qu’est-ce que tu as fait ?
Devant le puits, Ingrid jeta son miroir à terre, puis ouvrit las bras et pris une grande inspiration. Une énorme nuée d’ombres fondait sur elle. Charles, terrorisé, assistait impuissant à cet accès de folie. La nuée percuta le corps de la jeune femme. Il semblait qu’elle engloutissait toutes les ombres, puis lorsque la dernière fut aspirée, une onde de choc coucha Diego et Charles en arrière.
A son réveil, Etienne vit le visage d’une jeune chilienne lui adressant un large sourire. Charles aussi était là.
-C’est Juanita, dit Diego. Tout va bien ? Je ne voulais pas frapper aussi fort, je m’en veux.
-Que s’est-il passé ?
-Le soir où les mineurs ont volé la plaque au-dessus du temple, la fille de l’un d’eux s’y est opposée. Juanita fut battue pour cela et laissée pour morte. Alors la malédiction a frappé El Salar. Les hommes furent transformés en ombres, et l’âme de Juanita fut emprisonnée dans la plaque dorée. Lorsque j’ai hérité de la première moitié de la plaque, à la mort de mon oncle, il y a quelques semaines, Ingrid venait d’arriver à l’hospice, elle avait une forte fièvre et ses jours étaient comptés. Quand j’ai pensé son heure venue, j’ai glissé la plaque entre ses mains. Mais le lendemain, à ma grande surprise, c’est Juanita qui est venue me voir, dans le corps d’Ingrid, et qui m’a tout expliqué. Il fallait qu’elle conjure la malédiction pour retrouver son corps. Nous pensions que personne ne croirait à une histoire pareille, qu’on allait nous enfermer, alors je suis allé voir Charles. Ses fouilles archéologiques étaient au point mort à cause des ombres qui gardaient l’accès au temple, je n’ai pas eu à le convaincre pour qu’il vienne ici. La suite, tu la connais.
-Désolée pour ta bosse, Etienne, dit Juanita.
-Et maintenant rentrons, dit Charles. Il y a trop de lumière ici pour un nyctalope !

PRIX

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Skimo · il y a
J'aime moins que vos autres ecrits. Trop d'éléments arrivent comme tombés de nulle part. Un peu de logique parfois dans l'irréel, ça ne fait pas de mal. Probablement encore à cause de la forme imposée, histoire courte.
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Rafiki · il y a
Effectivement, c'est sans conteste mon texte le plus "tronqué". Mon premier aussi. Je me suis par la suite un peu accoutumé au format Short. Merci de votre lecture et de votre franchise, à bientôt !
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Didier Poussin · il y a
Vaincre le malheur
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Osée Elektra · il y a
Vraiment inspirant le texte.... j'apprécie la plume
N'hésitez pas aussi à visiter le mien à ce lien https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/salem-city-cite-de-paix-1

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Doria Lescure · il y a
un bonne ambiance d'aventure, un soupçon d'exotisme et un décor de cinéma façon western ! voilà d'excellents ingrédients pour une bien étrange balade au pays des ombres ! Voici mes voix !
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Dolotarasse · il y a
Quelle aventure ;-).
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Marie Hélène Peneau · il y a
Va, cours, vole et nous venge ...
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coquelicot Coquelicot · il y a
mes votes pour cette ambiance réaliste, fort bien décrite
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Rafiki · il y a
Merci coquelicot
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Gil Braltard · il y a
ça passerait bien en BD !
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Rafiki · il y a
J'apprécie votre humoir "noir" Gil Braltard :D
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Jfjs · il y a
Du Tintin, du Indiana Jones, je ne peux qu'aimer. C'était intéressant de lire un imaginarius basé sur l'aventure comme approche du thème imposé "les ombres. Original
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Rafiki · il y a
L'aventure est pour moi un thème tout naturel, et me prêter du Tintin ou du Indy me fait assurément rougir :) Merci pour votre commentaire et bonne chance à vous Jfjs.
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Patrick Gibon · il y a
un texte fantastique-merveilleux de la plus belle eau de l'au-delà des eaux du réel et qui plus est je connais un peu la région qui se prête à ce genre de mystère! ma seule critique, bienveillante, serait quant à la fin que je trouve trop rationnellement explicative, laisser planer un doute étrange m'eût semblé plus approprié mais juste un bémol, je ne suis pas l'auteur et chacun ses choix et sa sensibilité d'écriture et de "scénario"!
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Rafiki · il y a
Vous avez raison, et j'ai longuement hésité sur la tournure que prendrait la fin. Mais au final la rationnalité de l'auteur l'a emportée... Je me souviendrai de votre conseil lorsque j'hésiterai la prochaine fois ;)
Merci Patrick pour votre lecture et votre commentaire !

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