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La maison de Coralie

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Alain d'Issy

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Les jeudis après-midi j’allais au jardin public à quelques pas de notre appartement de Clignancourt. Je retrouvais là, dans cet enclos édénique, un petit groupe de garçons et de filles. Il y avait Paul, Coralie, Michel et Denis. Nous aimions jouer à cache-cache ou parfois à colin-maillard. Je me souviens des odeurs de jacinthe et de terre mouillée, je me souviens aussi de ces pigeons immobiles qui refaisaient le monde, posés sur le crâne d’une Vénus callipyge. Lorsque je devais me cacher, je suivais les pas de Coralie, nous avions notre havre préféré sous les arbres du Japon. Nous restions à attendre de longues minutes, elle guettait nerveusement les allées-venues de Paul et moi je me contentais pleinement d’écouter le bruit symphonique de son souffle. Lorsque mon tour était venu de chercher mes joyeux camarades et les débusquer comme des belettes cachées dans les buissons. Mon seul dessein était de découvrir Coralie, entendre à nouveau son rire et me dire qu’à chaque fois je la trouvais changée, différente mais toujours aussi belle.

Lorsque Gabriel entra dans la maison de Marie, il avait le cœur serré. On peut l’observer tout particulièrement sur les magnifiques toiles que les peintres du Quattrocento nous ont laissées. Les exégètes disent que l’Ange était fou d’amour. Quant à moi Gabriel, j’entrai dans la maison de Coralie, j’avais le cœur gros comme une montgolfière. J’avais les joues rouges, les mains humides et les pieds usés d’avoir fait dix fois le tour du quartier. J’avais appris mon compliment par cœur. Je lui dis tout de go, tout l’amour qui m’habitait, la puissante tornade qui secouait mon esprit et ma volonté de vivre à ses côtés. Je récitai mon compliment et me sentis pousser des ailes. Quand moi Gabriel, j’entrai dans la maison de Coralie, j’y laissais volontiers une douce semence et c’est ainsi que naquirent Victor et Gustave, Charles puis Pauline et Arthur. Les petites têtes chéries firent notre bonheur de longues années durant tandis qu’elles faisaient des cabanes dans le jardin ou jouaient à cache-cache émerveillées de se perdre et de se retrouver à chaque fois.

Entre chien et loup, la route se fait silencieuse, les arbres restent assis sur le bord comme des grands frères. A chaque virage, la lumière des phares adverses emplit l’habitacle de la voiture. A chaque virage, on se demande si le village est encore loin. Coralie me rejoignait pour une soirée déguisée organisée par Paul dans sa maison de campagne. La nuit est humide et brouille les pistes. La lune joue à cache-cache derrière les nuages. Était-ce un chien ou peut-être un loup dont les yeux ont brillé comme des émeraudes ? Était-ce un animal égaré qui traversa la route mouillée ? Les pompiers mirent deux insupportables heures pour désincarcérer le corps sans vie de Coralie. Les années ne purent jamais désincarcérer la douleur lancinante qui loge encore dans mon cœur anéanti.

Les années ont passé, je remonte la rue des Martyrs. La pluie coule doucement sur mon visage égaré. Les cafés fantômes, les boutiques mal éclairées forment un décor de carton-pâte. Je remonte la rue des Martyrs quand soudain je sens une présence au-dessus de mon épaule. Je sais qu’elle est là comme chaque fois que les jours s’ennuient. Je m’arrête et je me retourne. C’est elle, elle est là, mon ange, mon gardien, mon amour, ma souffrance. Je lui prends la main et nous courons comme des amants réveillés, émerveillés par ce cadeau que la vie nous a fait. Nous courons jusqu’à perdre haleine. Arrivé aux Abbesses, je reprends mon souffle, j’écoute mon cœur qui bat comme au bon vieux temps. Je retrouve mes esprits. Rue des Martyrs, la vie reprend son cours.

PRIX

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Blackmamba Delabas · il y a
Triste certes, mais très beau!
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Alain d'Issy · il y a
Merci pour votre visite et votre commentaire
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J. Chablik · il y a
On passe par beaucoup d'émotions en peu de lignes, attendrissement, tristesse, souffle de vie... J'aime beaucoup.
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Alain d'Issy · il y a
Merci pour votre lecture et vos commentaires
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Jo Kummer · il y a
Je viens de relire (La maison de Coralie)!
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Alain d'Issy · il y a
Merci d'avoir visité ma page - belle journée
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Antoine Finck · il y a
J'aime beaucoup...
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Alain d'Issy · il y a
Merci pour votre visite et votre commentaire
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Ginette Vijaya · il y a
Je regrette vraiment de lire ce texte avec tant de retard .
C'est un si beau texte empreint de cette douceur qui vient des étoiles .

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Alain d'Issy · il y a
Merci - votre visite (même tardive) et vos commentaires me font très plaisir
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Emsie · il y a
Beaucoup de poésie dans ce texte. "Comme chaque fois que les jours s’ennuient…" : j'aime beaucoup.
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Alain d'Issy · il y a
Merci beaucoup Emsie
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Zouzou · il y a
Magie de la poésie pour un amour douloureux. Mes voix
Je concoure...si vous aimez !

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Emmanuel Grison · il y a
Triste et beau 👍🏻
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James Wouaal · il y a
Magnifique. Ce truc me renvoie à mes propres souvenirs. Des petits souvenirs infiniment précieux !
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christian · il y a
vous avez repris votre souffle pour mieux lui donner...bravo
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Alain d'Issy · il y a
Merci Christian
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