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La Lotte à l’Armoricaine

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Sophie Dolleans

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Depuis peu, j’habite dans un immeuble de six étages qui comprend 80 studios et autant de boîtes aux lettres. Le numéro 80, c’est mon appartement. Je me sens un peu comme le dernier maillon de la chaîne alimentaire, mais le sixième étage offre l’avantage d’être coupée du bruit.

Un jour, j’ai réalisé que le facteur ne livrait pas de courrier les samedis, alors je l’ai attendu devant l’entrée, puis je suis allée à sa rencontre. Il a semblé surpris.
- Vous m’attendiez ?
- Oui, je voulais vous demander pourquoi vous ne distribuez pas de courriers le samedi.
- C’est comme ça.
- Et pourquoi ? Vous venez de le distribuer dans la résidence juste à côté.
- C’est à cause de votre digicode, la porte est fermée le week-end, je ne peux pas entrer.
- Vous vous moquez de moi ?
- Pas du tout. Appelez ma direction si vous voulez.

Et il est reparti sur son vélo jaune en me lançant un sourire goguenard sans aucun respect pour mes soixante printemps.

Sa provocation m’a mis le cerveau à l’envers et remontée comme une montre à quartz. J’ai piqué un sprint, je l’ai chopé, l’ai fait descendre de son biclou, collé contre le mur en l’apostrophant : « Vous me prenez pour une conne ! ».
Pour être tout à fait honnête, ça ne s’est pas passé comme ça. Je l’ai seulement suivi des yeux quelques instants, puis je suis remontée chez moi, furax. J’ai appelé la direction de la poste. Une gentille dame m’a répondu :
- Ah bon ? Tous nos salariés possèdent pourtant un Vigik.
- Vigik ?
- Oui, c’est un passe électronique.
- Donc, le samedi, le courrier est bien distribué dans tous les immeubles ?
- Oui, tout à fait. Je crois simplement que ce facteur est un peu tête en l’air.

Mon intervention a dû produire son petit effet, car maintenant, chaque samedi, ce postier approvisionne nos boîtes aux lettres. Je l’ai croisé hier, dans la rue à côté de chez moi. Il a eu un petit mouvement de la tête en levant les yeux au ciel, l’air de dire, « tiens voilà la vioque, elle me surveille maintenant. » Comme si je n’avais que ça à faire !

Ensuite, j’ai fait la connaissance de mon jeune voisin de palier. Cette semaine, il a fêté, dans l’ordre : son anniversaire, Boum-Boum-Boum ; les premières fleurs, Boum-Boum-Boum ; le début de mois. Boum-Boum-Boum ! Les basses, c’est une tempête dans votre crâne. Alors, j’ai cogné à sa porte, Toc-Toc-Toc. Il a ouvert et son labrador s’est jeté sur moi, débordant d’amour. Il ne me quittait plus et ses grands yeux bruns suppliaient : « sors-moi d’ici, s’il te plaît ». Je le comprenais. L’ancien SDF a baissé le niveau des décibels. Il m’a dit de ne pas m’en faire parce qu’il quittait l’appartement à la fin du mois. Avec d’autres potes, ils allaient acheter une fourgonnette ; cependant, il est parti plus tôt que prévu. Son propriétaire, un ancien boxeur, l’a viré en gueulant plus fort qu’un entraîneur de foot soutenant son équipe au bord du terrain. J’ai compris que le jeune mélomane oubliait de payer son loyer. Il a quand même tenté d’argumenter :
- Vous n’avez pas le droit de me virer comme ça !
- J’vais m’gêner ! T’sais pas à qui t’as à faire ! Suis un dingue moi ! Tire-toi connard !
Il était crédible, le proprio. Calfeutrée dans mon studio, j’avais le doigt sur mon téléphone, prête à appeler la police au cas où l’affrontement tournerait vinaigre. Mon voisin a déguerpi dans l’heure.

Le lendemain, j’ai croisé le boxeur dans le couloir, tête rentrée dans ses épaules et visage fermé. On sentait qu’il avait la colère tenace. Il m’a montré l’état du logement, me prenant à témoin sur sa légitimité à virer l’individu. Le sol était jonché de canettes vides. « Marre de faire dans l’social ! Ras l’cul ! Tu veux aider, et v’là le résultat ! » Je me suis contentée de hocher du chef en signe d’approbation. Que faire d’autre face à un Arnold Schwarzenegger énervé ?
Depuis l’incident, le bodybuilder choisit des locataires possédant un bon potentiel financier, mais ils ne restent jamais très longtemps dans un 20 mètres carrés.

Hier, entre le palier et le deuxième étage, j’ai partagé l’ascenseur avec un syndicaliste souriant qui sentait la gauloise froide à plein nez. Et je m’y connais en odeur de Goldo. Quand j’étais petite, mon père enfumait toutes les pièces, y compris la voiture. Un droit qu’il revendiquait : « C’est moi qui conduis, je fais ce que je veux ». Comme il tenait le volant et nos vies entre ses mains, mes nausées ne faisaient pas le poids. Depuis, quand je suis coincée dans un réduit qui pue la clope, j’ai des hauts le cœur.
Mais le représentant du personnel est sympathique, cela adoucit mon malaise. Ce gaillard est généreux et heureux de servir la cause des ouvriers. Entre deux étages, il a eu le temps de me raconter sa dernière bataille aux prud’hommes.
- On les a bien fait chier les chefs et on a gagné !
J’ai failli tomber illico amoureuse de sa fierté et de son large sourire, mais on ne se défait pas si facilement de ses cicatrices. L’odeur de la gauloise a brisé mes élans.

Et puis, tous les jours, au pied de l’immeuble, je rencontre ce petit vieux au visage buriné ; son buste est courbé à la manière d’un domestique. Dès qu’il me voit, il se précipite pour m’ouvrir la lourde porte en fer donnant sur la rue. De mes allées et retours réguliers entre la supérette et mon appartement, je lui donne une pièce. Il s’extasie de ma générosité. Un peu trop, à mon goût. Peu à peu, sa présence constante a commencé à m’agacer. J’ai senti monter en moi une envie de le voir disparaître, un besoin impérieux de l’éviter. Mais il était toujours là.

Un mardi, j’attendais l’ascenseur, fatiguée de porter un pack de lait dans une main et mon panier à provisions dans l’autre. À l’ouverture des portes, je suis tombée nez à nez sur son air pitoyable, bien plus pitoyable que les autres jours, et aussitôt je suis sortie de mes gonds en lui balançant : « et pourquoi vous n’allez pas travailler !? »
- Mais je ne peux pas. J’ai soixante-dix ans.
J’ai remarqué alors qu’il avait des yeux bleu clair. Il avait dû être beau avant d’être tanné et décharné par des années de misère. J’ai fixé un long moment ses chaussures, puis j’ai pénétré dans la cabine, j’ai appuyé sur le bouton du sixième étage, et simultanément, pour être sûre de partir plus vite, sur celui qui active les portes coulissantes.

Arrivée dans mon studio, j’ai rangé soigneusement mes courses. J’ai déballé la belle tranche de Lotte. Elle était en promotion mais cet achat était une folie dans mon budget du RSA. J’ai eu envie de la cuisiner à l’Armoricaine. Avec du riz blanc. Après la première échalote épluchée, j’ai fondu en larmes, et de grosses gouttes, aussi lourdes que celles des giboulées de mars se sont écrasées sur la table de la cuisine. Puis d’autres, en solidarité, ont rejoint un flot que rien ne pouvait tarir.

Les effluves de poisson, d’échalotes, d’ail et de sauce tomate ont envahi le studio et menacé d’imprégner les vêtements posés sur le sèche-linge. Je suis montée sur la chaise pour ouvrir le velux. Je me suis penchée, comme je le fais toujours, pour avoir une vue sur la rue. Le vieux était encore là, en bas, alors j’ai gueulé les mains en porte-voix.
- Vous ai-mez la lo-tte ?
Il est monté chez moi avec une bouteille de pif. Il s’appelle Georges Laporte. Ça m’a fait rire.

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Frédéric Petit · il y a
Les joies du voisinage !!!
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Merci pour le partage
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Bill Schim · il y a
des personnages authentiques et cohérents , on y croit de suite et on plonge dans le récit immédiatement les petite touche d'humour sont des charnières essentiel à ce récit (enfin je trouve xD ) et apporte cette légèreté qui nous emmène souriant jusqu’à la fin! quel talent !
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Claudine Vautrelle · il y a
Très sympa, sympas aussi les voisins ! J'ai adoré, bravo
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Adjibaba · il y a
Histoire drôle et bien construite.
J'aime beaucoup votre simplicité et c'est d'ailleurs ce qui rend le récit aussi agréable à lire.
Je vous accorde mes voix avec plaisir.
Si vous avez un instant, passez donc me lire et me soutenir également dans "Entre justice et vengeance" :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Chantal Noel · il y a
Mieux vaut une lotte partagée, n'est-ce pas ? Je partage mes voix + 4
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Utilisateur désactivé · il y a
Moi, j'aime la lotte au curry, et votre texte me donne faim. On se boit l'apéro ?
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Dimaria Gbénou · il y a
Belle histoire. C'est tout aussi édifiant. Je vous donne toutes mes voix. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux oeuvres en compétition que sont " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Patrick Peronne · il y a
Sympa votre histoire. Une lecture agréable et quelques voix à son auteure.
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Lélie de Lancey · il y a
Une belle galerie de portraits et une jolie solidarité finalement. Un joli texte.
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