La lilliputienne

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Férue d'orthographe et passionnée de lecture je me suis mise à l'écriture depuis quelques années. Des succès à l'occasion de plusieurs concours m'ont incitée à continue  [+]

Cela faisait à peine trois jours qu’elle avait débarqué dans l’hôpital, quand la rumeur filtra.
Une lilliputienne vivait cachée, dans l’une des crèches de la maternité.
D’un geste désinvolte, elle balaya la stupidité de cette révélation, mais l’infirmière lui intima de la suivre.
-Viens voir !
-Mais cela n’existe pas !
-Viens, je te dis, fais simplement attention en ouvrant la porte.
Elle haussa les épaules en lui emboîtant le pas.
Elle se souvint du roman de Swift. Aussi, l’affirmation insolite de cette soignante n’était-elle guère plausible.
On lui désigna la crèche qui abritait la prétendue lilliputienne.
Elle ouvrit avec prudence, perplexe, et franchit la porte.

Immédiatement, en entrant, ses yeux se portèrent sur la ligne d’horizon de la pièce. Dans le fond, une paillasse aménagée pour les soins des nouveau-nés. Sur le côté, le long des murs, des berceaux vides, attendaient leurs occupants. A l’heure de la tétée, les bébés demeuraient auprès de leur mère.
Les infirmières avaient profité de ce répit pour organiser la rencontre. A l’avance, elles se réjouissaient de la confrontation entre la lilliputienne et la jeune puéricultrice, histoire d’aguerrir un peu la nouvelle recrue.
Elle s’était avancée sans méfiance, lorsque soudain, une chose mouvante se déplaça à quelques mètres. Elle avait pénétré dans la pièce sans penser à baisser les yeux, ni à chercher au sol quelque chose qui aurait pu s’apparenter à une lilliputienne.
Imaginez une poupée qui marche... Non, pas de celles que l’on offre aux petites filles pour Noël, de belles poupées joufflues à la chevelure épaisse et ondulée.
Non, imaginez plutôt une poupée chauve, dont le crâne laisse échapper trois cheveux hirsutes, au menton pointu et à la bouche édentée. Des yeux qui vous fixent, une fente à la place des prunelles, à la manière des chats. Avec sa face triangulaire, on aurait dit un être d’un autre monde.
A regarder se mouvoir cette créature, elle me mit à paniquer. Elle s’imagina une sorte de pantin dont on aurait remonté le mécanisme, pour une représentation insolite.
Immédiatement, un sentiment répulsif se déclencha.
Elle tremblait à l’idée qu’elle puisse s’agripper à sa blouse. Elle la regarda avec dégoût, soupçonnant la sensation désagréable de son contact ; comme lorsqu’une algue gluante vous entortille le mollet. Instinctivement, elle secoua la jambe et recula avec répugnance.
L’automate-fille continuait à avancer vers elle. Quelques pas seulement les séparaient. Un rapide calcul, lui fit conclure à une taille de cinquante centimètres environ. Elle frémit en mesurant son approche, puis se persuada qu’un rapide coup de pied viendrait à bout du gnome. Même si le corps était relativement proportionné, ses doigts paraissaient démesurés, trop fins et ridés avec des ongles recourbés qui lui firent penser à des pattes de poulet.

-Regarde ! dit la puéricultrice, elle dort ici, en désignant son berceau, le même que celui des bébés. Cherchait-elle par ce détail anodin, à lui concéder une enveloppe charnelle plus acceptable ?
Puis, elle la prit dans ses bras.
Pétrifiée, la jeune puéricultrice ne parvenait pas à détourner son regard. A présent, les soignantes avaient installé la lilliputienne sur leur bureau couvert de dossiers. C’est là qu’elles établissaient les courbes et le suivi des nouveau-nés.
Du mobilier de poupée, avait été soigneusement disposé : une chaise et une table en bois achetées dans un magasin de jouets, aux dimensions requises pour le bien-être de leur pensionnaire inattendue. Une feuille détachée d’un calepin occupait toute la surface de sa minuscule écritoire.
Dans sa main, la lilliputienne tenait un crayon à papier qui ressemblait à une perche pour un athlète de saut en hauteur. Elle l’actionnait de façon rythmique, secouée par des spasmes jubilatoires, assurément, elle prenait plaisir à dessiner ces minuscules cercles avec application, extériorisant sa langue, de la taille d’une petite limace.
Les puéricultrices lui avaient appris à reproduire la lettre O. Comme un petit singe savant, elle s’évertuait à répéter à l’infini ce signe cabalistique, en l’accompagnant d’un petit cri aigu vaguement assimilable au son de la lettre. Un O dénaturé sortait de la bouche de ce lutin diabolique.
La jeune recrue, elle, se heurtait à l’impossibilité de l’affilier à une espèce déterminée. En réalité, elle lui faisait penser à un insecte monstrueux et elle avait la phobie des insectes...

La stagiaire ne parvenait pas à se sentir attendrie. Elle la classait comme une anomalie de parcours, une sorte d’OGM accidentel et angoissait à l’idée que la science puisse engendrer d’autres aberrations. L’histoire improbable de la lilliputienne ( le résultat d’un avortement illégal d’une gamine de 14 ans et la survie d’un fœtus de 5 mois abandonné sous X) ne calma pas ses peurs.
Les nuits suivantes furent agitées. Cependant, elle ne confia à personne les raisons de sa brutale insomnie, à la fois pour garder le secret de cette découverte, mais aussi, parce qu’elle était persuadée que la description de cette créature étrange ne serait guère crédible.
Elle relut la nouvelle de Kafka «  La métamorphose » qui acheva de la perturber.

Des cauchemars récurrents vinrent perturber son sommeil.
Une nuit, vers trois heures du matin, elle sentit un liquide chaud l’inonder. Au centre du lit, dans une mare improvisée par les replis du drap, elle découvrit avec horreur, un coléoptère noir et luisant qui se débattait et tentait de surnager. Son thorax articulé et recouvert de plaques kératinisées, ondulait sous l’effort.
Elle cria si fort qu’elle réussit à se réveiller .

Elle venait de faire une fausse-couche.
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