La légende de Kahl

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Hum... Bon avant tout je pense qu'il est nécessaire de dire que les livres c'est... toute ma vie ! Je les dévore depuis que je suis en âge de pouvoir le faire, et je me suis assez vite mise à  [+]

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Il faisait chaud, beaucoup trop chaud. Je sentais la sueur couler le long de mes épines dorsales et les gouttes tomber dans mon sous-vêtement, alors que mes muscles se tendaient, s’étiraient sous la force de traction exercée par les cordes. Cela faisait déjà deux heures sous le soleil tapant que je trainais derrière moi la cage enfermant mes derniers espoirs.
La cage n’était pas si lourde, ce qu’elle contenait ne l’était pas tant non plus, mais les frottements ralentissaient fortement ma progression, la rendant par moments insoutenable, et par certains passages, quasiment impossible. J’ai eu envie, plus d’une fois, de l’abandonner là, de retourner à la ville les mains ballantes, retourner dépérir dans les rues sales et sombres de Kahl. La chaleur, la lacération des cordes sur ma peau, le manque d’eau, et cette cage... Oui, plus d’une fois, j’ai failli la laisser derrière moi.
J’avais besoin d’une pause, là, tout de suite. Alors que je m’affaissais brutalement sur les genoux, les cordes se détendirent, glissèrent de mes épaules, le harnais de fortune qui englobait mon bassin tomba à terre, trop large pour rester en place sans la tension de mon chargement. Je haletais, penché en avant, essayant de saisir le moindre souffle d’air qui aurait pu caresser ces vastes steppes vallonnées et brulantes.
Fermant les yeux, je passais une main salie sur mon front, mes yeux, mes joues, récoltant la sueur comme si j’étais passé sous une averse. Mon bassin amaigri semblait vouloir se briser à tout instant, mais mes épaules, surtout, encroutées par le sang coagulé, criaient de douleur. A ma dernière pause, la douleur était telle que je m’étais évanoui. Je m’étais réveillé une heure plus tard, les cheveux pleins de boue, le corps trempé. L’eau avait un peu apaisé ma souffrance, mais lorsque les cordes s’étaient mises à sécher, la lacération avait empiré.
Passant en tailleur, je jetai un coup d’œil derrière moi. La cage était intacte, malgré les frottements, les intempéries, les secousses. Ce n’était pas une grande cage, mais en bon acier, avec de solides barreaux peu écartés. Pas suffisamment petite pour pouvoir être harnachée à même le dos, et même si ça avait été le cas, son contenant aurait rendu la chose beaucoup plus risquée.

Mon chargement était loin d’être habituel. Et il fallait au moins ça pour avoir une chance d’accomplir ma vie, si vulnérable depuis quelques mois. La pauvreté, la maladie, la déchéance, je ne sais pas ce qui avait eu le plus vite raison de moi. La perte de ma fille, enlevée par cette satanée épidémie qui avait failli avoir ma peau et mes os. Suivie de près, conséquence de mon affaiblissement, par celle de mon travail, de mon logement, de mes biens. Je n’étais pas riche, ni même aisé, mais fut un temps où je vivais dignement... enfin, autant qu’il est possible de vivre dignement à Kahl.
Puis j’avais eu vent de cette chasse, affalé contre un mur longeant le marché. Deux hommes armés, l’un d’une épée, l’autre d’un poignard, discutaient en traversant les étals ; une légende vivante était apparue non loin, la chasse était levée, comme ça arrivait parfois. La prime était particulièrement élevée, indiquant le niveau de dangerosité de l’aventure. Mes paupières s’étaient soulevées, mon corps s’était relevé, et tel un homme mû par son dernier souffle de vie, je m’étais rendu au seul endroit où j’avais encore quelques affaires de valeur. En regardant le tout, je vis aisément que je n’avais pas de quoi m’acheter une arme, ne serait-ce qu’une arme d’apprenti. Mais au marché, il y avait cette cage, dont personne ne voulait, qui encombrait ce même marchand que j’avais côtoyé durant des années. Il fut bien content de me la céder, et le harnais de fortune avec, contre le peu de choses que j’avais à lui offrir en retour.
L’aventure démarrait. Chapardant quelque nourriture, je repris des forces et sortis de la ville. Je n’avais que de maigres informations, à peine plus que des ragots ; je pris une direction au hasard. Je savais que, muni de la cage, je ne pourrais aller bien loin. J’avais aussi conscience que, sans arme, cette mission tenait plus d’une mission suicide qu’autre chose.
Je n’avais pas d’idée précise de ce que je cherchais. Les données liées aux légendes étaient toujours contradictoires, mais cette fois il semblait s’agir d’un type féminin. Assez jeune, comme souvent lorsque les légendes apparaissaient. C’était en partie pour cette raison que la chasse était rapidement lancée, pour ne pas leur laisser le temps de grandir et d’acquérir ces incommensurables pouvoirs qui avaient terrorisés notre peuple durant des siècles. De nos jours, quelques milices armées suffisaient à neutraliser une légende récente ; la menace était étouffée dans l’œuf.
Je n’avais pas d’idée précise, mais lorsque je la vis, je sus que c’était elle. Elle dormait. C’était lors de mon troisième jour de marche. Les cordes avaient déjà entamé mes épaules, la cage m’apparaissait toujours plus lourde, et la chaleur n’avait fait qu’augmenter ; je devais être parti en direction du sud. Il me faudrait plus de trois jours pour revenir à Kahl, surement cinq ou six, la fatigue s’accumulant, le fardeau s’alourdissant.
Alors que je m’approchais doucement d’elle, mon cœur se mit à battre très vite, de peur qu’elle ne se réveille brusquement, me voit et m’attaque. Mais non, je n’étais qu’à quelques centimètres d’elle et son souffle était toujours régulier. Je n’avais pas vraiment de plan, il fallait que j’arrive à l’emmener jusque dans la cage sans me faire tuer. Je choisis la méthode la plus lâche qui existe. Je l’enjambai, et gainant mes muscles endoloris, appliquai brusquement et de toutes mes forces mes mains sur son visage, la plaquant au sol par le poids de mon corps. Elle se réveilla instantanément, se débattit vaillamment. Elle avait de la force, la lutte me sembla durer une éternité, et alors que je crus que j’allais lâcher prise, elle céda, évanouie par manque d’air. Une légende était aussi vulnérable que nous, par bien des aspects.
La trainant par les pieds, je l’amenai à la cage, l’enfermai. Elle était belle, paraissait si innocente... Comment se douter de la puissance qu’elle renfermait ? Je repris mon chemin. Morte ou vive, la récompense était la même, mais ce n’était pas ce qui m’intéressait. Il fallait que je me rapproche le plus possible de Kahl.

Je devais reprendre la route. Alors que je me relevais difficilement, je perçus un mouvement derrière moi. Je me retournai et la vis, hérissée. Elle s’était réveillée. Elle me regardait de ses yeux verts perçants que je n’avais pas encore pu apercevoir, recroquevillée et les muscles tendus, prête à bondir. Elle eut une réaction de défense alors que j’avançais un pied en direction de la cage.
Toutes les légendes ne parlaient pas notre langue, mais certaines la comprenaient. Elles étaient connues pour lire les émotions et intentions des êtres vivants. Je savais qu’elle ne verrait pas d’animosité ou de volonté de lui faire du mal en moi, malgré mon approche brutale. Bien au contraire, même.
Je lui expliquai que je souhaitais lui céder mon esprit. Ne possédant plus rien sur cette terre, je voulais qu’elle prenne ma force. J’avais été obligé de l’emprisonner car je savais qu’elle m’aurait tué si elle m’avait vue sans être entravée. Lui parler à travers des barreaux était mon seul moyen de m’assurer qu’elle comprenne bien mes intentions, et de ne pas mourir en vain. Et je voulais me rapprocher le plus possible de Kahl afin qu’elle puisse agir vite ; les aventuriers la cherchant dans les quatre coins de la région, la ville était presque vide de combattants.
Durant mon discours, elle s’était peu à peu redressée, levée, et avait avancé vers moi. Puis elle tendit une main à travers la cage, une main si fine qu’elle passait entre ces barreaux peu écartés. Déterminé, j’entrelaçai mes doigts aux siens.

Kahl disparut ce jour-là. La ville s’embrasa, les corps se consumèrent, les armes fondirent. Une légende renaissait de ses cendres.
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