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La jeune fille bleue

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FINALISTE
Sélection Public

Je me garai au parking de Champhorent, juste après St Christophe en Oisans.
Je passai devant le panneau d’une carte du secteur sous laquelle figurait une légende que je lirais à mon retour.

Un couloir rocailleux plonge vers le pont de pierres qui, depuis le XVIIème siècle, enjambe le Vénéon, étirant son lit pavé vers la montagne. Sous son arc, rustique et élégant, la rivière bouillonne contre les rochers, dévide à vive allure ses flots turquoise lumineux. La montée vers le hameau de La Raja, tout proche, blotti autour d’un oratoire bienveillant, découvre en aval du pont le confluent du Vénéon et de la Muande, qui s’y jette après avoir basculé d’une haute paroi de granit.
Je remontai le vallon ; aux détours du sentier bondissait la Muande ; octobre naissant avait soufflé sa bruine ocre et rousse et les montagnes jetaient aux plis de leurs longues casses gris-vert de fougueuses cascades. Je profitais du bien-être que distillait la montagne. Bientôt apparaîtrait l’autre petit pont de pierres qui sépare les deux grands pâturages du vallon et m’amènerait sur la rive gauche du torrent.
Loin devant moi marchait une jeune fille. C’était une silhouette fine sous un costume fluide : chemise et pantalon bleu clair ; elle ne portait pas de sac à dos. Cependant je l’eus vite rattrapée. En la dépassant je cherchai son regard ; mais ses yeux étaient baissés, son visage blanc ne trahissait rien d’autre qu’une sorte de souffrance retenue.
Je parvins au refuge de La Lavey, flanqué de deux autres petits bâtis de pierres, autour desquels s’amassaient des moutons odorants. Le ciel était clair ; au loin l’aiguille de l’Olan jaillissait du massif des Ecrins. Le refuge, non gardé à cette époque, restait ouvert ; j’avais décidé d’y passer la nuit, projetant d’aller le lendemain au lac des Rouies. Seule, ce qui n’était pas étonnant, en semaine et en cette saison, je passai la fin d’après-midi à profiter des derniers rayons du soleil. Peu à peu, les moutons se déplacèrent ; leur masse laineuse se mouvait dans la pénombre naissante, à travers pente, en direction du lac des Bèches.
J’avais apporté une bougie et une lampe frontale, qui me suffirent pour dîner et me coucher. Je m’enroulai dans une couverture. Par une fenêtre filtrait la lueur dorée de la lune.
Je pensai soudain que je n’avais pas revu la jeune fille bleue.

Réveillée par un flamboiement de lune, j’enfilai ma veste et sortis. Toute la montagne était peinte d’un silence éblouissant ; arbustes, herbes, rochers ondulaient dans cet or répandu. Je fus alors saisie d’une idée insolite : monter au lac des Bèches, et sans attendre le lever du jour. La lune généreuse m’y invitait. Je m’équipai, passant un pull supplémentaire, mais n’emportant qu’une gourde et un gros morceau de pain.
Je me mis en route et traversai à l’horizontale le gros éboulis qui précède la montée, à l’ouest, vers le lac. Une clarté blonde emprisonnait la sente raide. En face, le glacier d’Entre-Pierroux plaquait son ciel de neige aux reflets de nacre. Par instant un bruit de feuilles et de bois ponctuait l’espace, au hasard de la vie animale nocturne.

Après une heure et demie de marche, je débouchai sur le lac des Bèches. Sa forme rappelait un grand rectangle, surmonté sur sa droite d’une majestueuse paroi concave. Ses eaux turquoise, gavées de lune, scintillaient comme en plein jour. Le froid me saisit. Soudain, mon regard fut attiré sur la berge d’en face ; j’y distinguai une masse claire, presque immobile. Au centre, une tache noire. C’est alors qu’un hurlement déchira la nuit. Un hurlement formidable, qui enfla à plusieurs reprises avant de s’éteindre dans une ineffable douceur. J’étais tétanisée. Cependant, la curiosité me décida à avancer, en contournant le lac par le haut de la paroi concave. Je fis ce détour avec d’infinies précautions et gagnai l’angle du lac.
Devant moi s’étendait le troupeau de moutons que j’avais vus au refuge. Ils formaient une couronne massive autour d’un loup magnifique, noir, dont les yeux turquoise lançaient des éclairs. Couché, il avait placé ses pattes avant tout près d’un corps allongé. C’était le corps d’une très vieille femme, vêtue d’un pantalon et d’une chemise bleu clair et dont on devinait le visage raviné. Une paix écrasante l’immobilisait. A deux reprises des nuages masquèrent ce tableau extraordinaire ; la dernière vision que j’eus fut celle du loup posant sa tête contre la poitrine de la vieille femme bleue. Un halo de lumière les enveloppa un instant tous les deux puis tout retomba dans l’obscurité. Des nuées à présent enrobaient la lune.
Je ne sais combien de temps je restai tapie dans le noir mais je finis par rebrousser chemin, trébuchant le long du sentier malgré ma lampe frontale. D’abord stupéfiée, je me concentrais à présent sur la descente. J’arrivai au refuge où je tâchai en vain de me réchauffer dans ma couverture. Le jour se leva sans que j’eusse retrouvé le sommeil.
Je renonçai à grimper au lac des Rouies et décidai de redescendre. Le ciel était gris. Après le dernier pont de pierres, j’abordai la montée qui retourne au parking, où m’accueillit le panneau du départ. Mon regard s’arrêta sur la légende que je n’avais pas lue en arrivant. Elle racontait l’histoire d’une ravissante jeune fille noble, tombée amoureuse d’un beau berger aux épais cheveux noirs. Contrainte de fuir pour vivre cette passion défendue, la jeune fille avait sans hésiter rejoint son amoureux dans la montagne, où ils vivaient heureux avec leurs moutons. Mais un jour, le jeune homme, voulant rassembler son troupeau qui s’approchait du bord de la falaise concave bordant le lac des Bèches, posa le pied sur un rocher instable et fut entraîné dans une chute mortelle. Sa bien-aimée finit par quitter la montagne et demeura inconsolable. On dit qu’elle revient, de temps en temps, sur les lieux du drame retrouver son amoureux, mué en loup superbe au regard turquoise comme les eaux du lac des Bèches.
Il me sembla que je venais de vivre la fin d’une légende. Je décidai de l’écrire.

PRIX

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François Poncet · il y a
Magnifique !
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Christian Pluche · il y a
Une belle écriture et un style !
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Fred Panassac · il y a
Votre récit en forme de conte ou de légende est absolument envoûtant ! Toujours votre si belle écriture poétique et une histoire qui fleure bon la montagne d'Isère.
Mon soutien en finale Rocher Mauve.

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Blandine Rigollot · il y a
Merci pour cette appréciation et votre soutien Fred !
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Geny Montel · il y a
Je renouvelle mon vote. Bravo pour cette finale Rocher Mauve !
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Bill Schim · il y a
cool!! bonne chance a vous
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Adonis · il y a
J ' aime beaucoup. .
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Isabelle Lambin · il y a
Bonne chance Rocher Mauve
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Bahamdoune · il y a
Mon vote tout en vous souhaitant bonne continuation
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Arlo · il y a
Bonjour à vous. Vous aviez aimé différences. Aujourd'hui Àrlo vous invite à découvrir son TTC le petit voyeur explorateur et son poème Découverte de l'immensité dans le cadre de la matinale en cavale. Bonne lecture. Arlo
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JACB · il y a
Vous avez un joli talent de conteur et l'art des belles images; j'espère encore plus que mon poème sera lauréat pour venir sur les pas de la dame en bleu! mon vote avec plaisir Rocher Mauve.
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