LA GOURDASSE ET LE BELLATRE

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Né en 1951 à Annecy, Alphonse Dumoulin épuise immédiatement ses parents en braillant jour et nuit. L'age et l'extinction de voix guettant, il se résout aujourd'hui à écrire plutôt qu'à  [+]

Un lecteur attentif autant qu’opiniâtre (moi) me signale que l’un de mes récents récits (« L’échelle de Jacob »), à lire absolument selon lui, ressemble à s’y méprendre à une obscure histoire de famille relatée par un certain William Skakemachinchose, sujet par anticipation de sa gracieuse majesté britannique qui ne va pas tarder à s’autobouter hors de notre belle Europe et le plus tôt sera le mieux si vous voulez mon avis.

Soupçonnant un grossier plagiat bien dans les us de nos perfides voisins, j’ai enquêté et fini par en retrouver une édition dans la misérable échoppe d’un bouquiniste londonien. Que j’ai courageusement entrepris de lire pour vous. Et donc, je vous rassure incontinent : ça n’a rien à voir. D’un coté, le récit lumineux d’une idylle romanesque au soleil de notre belle Provence. De l’autre la sordide histoire d’un conflit de bourgeois confits quelque part au fond d’une sombre province. Italienne en plus.

Jugez plutôt : au départ, deux familles habitant Vérone, une bourgade sans intérêt, les Montaigu et les Capulet. Qui se détestent. Pourquoi ? Nul ne le sait. Remarquez, rien d’étonnant avec des noms pareils. Selon divers témoignages recueillis sous couvert d’anonymat, le patronyme Montaigu viendrait de la propension de leurs femmes à devenir hystériques au moindre désaccord avec leur entourage. Quand au second, il serait la déformation du vocable « crapulato », lui-même dérivé du verbe bien de chez nous « crapuler », conjugué à la troisième personne du singulier de l'imparfait du subjonctif.

Comme chacun le sait, crapuler signifie vivre dans la débauche. Rien d’étonnant donc à ce que depuis des générations les bonnes familles locales aient répugné à marier leurs fils à une demoiselle Capulet de peur qu’elle ne crapulât sitôt signé le contrat de mariage. Bon, jusque là d’accord, me direz-vous, mais pourquoi Vérone ? Aucune idée. Et d’ailleurs, je m’en fiche. Parce ce que, franchement, qui à part ce malheureux auteur anglo-saxon inconnu de tous, pourrait s’intéresser à une telle bourgade ? Vous y iriez en vacances vous ?

Si vous préférez, je vous parle de Craponne, une commune bien de chez nous, « située entre ville et campagne, à seulement 10 kilomètres à l’ouest de Lyon, au pied du site merveilleux des Monts du Lyonnais... ». Non plus ? Dommage, j’aurais pu sinon réclamer en contrepartie à la mairie une commission bienvenue. Car vous savez tous comme moi, chers lecteurs et/ou auteurs, à quel point ce noble et beau métier d’écrivain nourrit mal son homme. Bon, ça c’est fait.

L’histoire maintenant. Sachez seulement qu’elle est horriblement compliquée et sans aucun intérêt. Le père Capulet organise un bal dans l’idée de marier sa fille Juliette. Le fils Montaigu, Romeo, y participe incognito. Car il aime Rosaline. Qui n’en a rien à foutre. Du coup, l’autre benêt s’entiche de Juliette. La suite est d’une affligeante banalité : un moine les marie. Un cousin tue le meilleur ami de Romeo. Qui l’embroche à son tour. Et se barre. Juliette s’empoisonne. Pour de faux. Le grand couillon y croit et se suicide. Après avoir trucidé le prétendant désigné par le père. La gourdasse se réveille d’entre les morts. Puis y retourne. Rideau.

A bien y regarder cependant, une scène plagie sans vergogne le célèbre auteur de Cyrano. Juliette est au balcon. Ou sa fenêtre. Rien n’est clair dans cette histoire. Romeo est en bas. Comme en plus il fait nuit, on n’y voit rien. Soudain la lune. Qui éclaire le couple en tête à tête. Sans escalier, sans échelle, sans rien. Comment a-t-il fait pour y arriver, mystère.

Même les spécialistes se perdent en conjectures. Certains parlent de mur des lévitations. Or rien ne permet d’affirmer l’origine israélite du grimpe en l’air. D’autres suggèrent que le patronyme Montaigu pourrait être l’indice d’un talent atavique transmis de père en fils. Pour ma part, je me garderai bien de trancher. D’autant que tout ça commence sérieusement à me gonfler.
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