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La fugue

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Florent Valley

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« Comprenez-moi bien, le temps nous manque. Monsieur, les enfants, votre épouse et mère a disparu. S'agit-il d'une fugue ou d'un enlèvement ? Pour le moment nous n'en savons rien. Tout ce que j'ai pu démêler jusqu'ici, c'est que Ève avait des journées millimétrées. Une vraie course contre la montre. Dès le levé, elle n’avait que peu de temps pour elle-même. Ensuite elle s’occupait de vous jeunes gens jusqu’à vous emmener au collège. Puis elle commençait sa journée de travail. Pour ne pas perdre une minute, souvent dans le train, elle travaillait sur son ordi ou sur son smartphone. Vive la technologie moderne à la vitesse de la lumière. Alors commence le stress permanent, l’attente, l’espoir d’atteindre les objectifs, avec son lot d’écrits et paroles désagréables, ni réconfortants ni dans le renforcement positif, management complètement contre-productif. Pouvons nous parler de déjeuners, ses repas pris à même son bureau, toujours dans le souci d’être au taquet, d’être efficace. Avant de replonger tête baissée dans l’arène, sur le champ de course. La tête dans le guidon jusqu’à la fin de sa journée de travail. Je crois qu'elle aimait, mais bien trop rarement à premières vues, souffler un peu pour le goûter, avant de rentrer. Mais le faisait-elle une ou deux fois par an ? Parce qu’elle finissait tard. Parce qu'il lui fallait vite rentrer, pour aller vite vous chercher, et aller faire les courses, pour vite préparer le repas tout en surveillant vos devoirs. Tout cela dans un même mouvement, presque sans respirer, en apnée. Sans se soucier de ses désirs. Même pour les repas, toujours les mêmes ; crêpes jambon-fromage pour vous jeune homme et pâtes Carbonara pour mademoiselle. Et quand elle se retrouvait seule, elle s’occupait encore de la maison. Elle rangeait, triait, lavait, repassait et j’en passe, pour que le lendemain elle et vous, vous vous leviez dans une maison rangée et propre. Et tout cela fait au pas de charge, tout devait être nickel pour le retour de monsieur. Même si vous ne lui avez pas mis la pression directement, il semble qu’elle la ressentait. Comme si elle ne pouvait pas s’asseoir tant qu’elle avait la force de rester debout.
Voilà la fin de cette première partie de l’enquête que vous m’avez demandée. Votre femme, votre mère est partie. C’est un fait. A-t-elle été enlevée ? A-t-elle fuguée ? A-t-elle été victime d’un accident ? Il est trop tôt pour que je puisse me prononcer. Mais vu ce que je viens de découvrir, je pencherais à ce stade pour une fugue. Courir chez elle, pardon, chez vous. Courir au travail. Courir entre le domicile et le travail. Ne pas s’arrêter. Aller toujours dans le même sens, le vôtre. Et le faire seule. Je pense qu’à trop aller de l’avant elle a fini par glisser et sortir de cette histoire, de votre route. Pour moi elle a choisi une autre feuille de route. Je sais ces mots ne sont pas faciles à entendre. Et je ne dis pas que vous êtes responsables. Elle a peut-être fait une mauvaise rencontre. Ce que je n’espère pour personne. Mais peut-être qu’elle vient de prendre du recul par rapport à sa vie actuelle. Ne plus être à pleine vitesse. Faire ses propres choix de trajectoires, choisir sa propre cadence. S’arrêter. Ne serait-ce qu’un instant, s’arrêter, stopper la machine, faire redescendre la vapeur. Respirer et prendre son temps. Profiter. Se retrouver. Se recentrer. Se...
Euh ! Donc voilà. Je vous tiendrai au courant de l’avancée de cette enquête. Sachez seulement que si elle est partie de son plein gré, comme elle est majeure, je n’aurai pas le droit de vous divulguer sa nouvelle adresse sans son consentement.
Je suis désolé, je ne peux rien faire de plus pour le moment. »

...

« Tout de même c’est la dix-septième personne depuis deux mois à fuir le domicile conjugal, le travail, les enfants. Mais où sont-elles. Sont-elles ensemble ou pas ? Sous l'emprise d'un gourou ? Ou seules en pleine réflexion ? Toujours est-il qu'il va vite nous falloir des réponses. Suppression des vacances pour tous jusqu’à l’obtention de résultats concluants. Faites preuve d'imagination, contactez tous vos indics. Il nous faut des résultats. Vite. Vite. Vite. »

PRIX

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RAC · il y a
Très bien vu & biien écrit, compliments !
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour le rythme de cette œuvre attachante ! Vous avez voté
une première fois pour “Sombraville” qui est maintenant en Finale ! Merci de
revenir confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Dolotarasse · il y a
Un rythme très cadencé de l'écriture... Affaire à suivre.
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Florent Valley · il y a
Merci Dolotarasse de votre visite
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Atoutva · il y a
A la gloire de la femme. Une bonne enquête policière en vue. Y aura-t-il une suite ?
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Florent Valley · il y a
Je ne l'avais pas envisagée, mais maintenant que vous me l'avez mis à l'esprit, peut être que cette idée fera son chemin…
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Quel rythme !
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Francine Lambert · il y a
Un rythme époustouflant dans l'écriture comme dans la vie de ces femmes . . . elles n'ont sans doute pas envie d'être retrouvées ! A bientôt Florent !
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Florent Valley · il y a
Merci Francine pour votre passage.
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Elena Hristova · il y a
effet domino réussi et avec brio!
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Florent Valley · il y a
Merci beaucoup Elena
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