La Forêt du Possible

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Grande lectrice depuis mon plus jeune âge, j'ai un jour décidé de me mettre à l'écriture, prouvant qu'on peut être à la fois auteure, tout en faisant des études scientifiques ! N'hésitez  [+]

Image de Eté 2017
Comme chaque jour, elle est là.
Au pied d’un arbre, toujours le même.
Simplement vêtue d’une petite robe bleue délavée, commençant à s’effilocher.
Son visage, reposant sur deux bras fins enserrant des jambes tout aussi fines, est caché par une abondante chevelure dorée.
Comme chaque jour, elle reste prostrée, durant plusieurs heures, jusqu’à ce que le soleil commence sa descente, nimbant la forêt d’une lumière orangée, parfois si vive qu’on pourrait croire qu’elle brûle, si le chant paisible des oiseaux et la douce humidité ne brisaient pas l’illusion.

Je me contente de l’observer, de loin. Je ne sais même pas si elle se doute de ma présence, tant elle est immobile. Une vraie statue, seulement secouée d’infimes spasmes. Des pleurs, peut-être. Sûrement. Mais malgré l’envie grandissante, jour après jour, d’aller la réconforter, je reste loin, caché. J’aimerais la consoler, lui faire relever la tête et y faire apparaître un sourire, mais la peur de lui faire peur est plus forte. Je ne veux pas l’effaroucher, ni qu’elle se méprenne sur mes intentions ; rien que l’idée de ne plus l’apercevoir me brise le cœur ; pour une fois que quelqu’un partage la solitude de la forêt avec moi...

Jour après jour, je m’arrête sur le chemin du retour et je l’observe, veillant sur elle de loin. Je reste jusqu’à ce qu’elle parte et que toute menace soit écartée.

Mais un jour, tandis que je la regarde de loin, je découvre un détail, ou plutôt plusieurs, à moitié cachés par ses longs cheveux : d’énormes bleus recouvrent ses bras.
Pourtant, la même position, le même mutisme... jusqu’à ce qu’elle craque : les sanglots, habituellement silencieux, résonnent dans la forêt, alertant les formes de vies alentour, qui se hâtent de décamper.
Je n’y tiens plus et me précipite à ses côtés. Sur les derniers mètres nous séparant, j’avance plus doucement, pour ne pas l’effrayer, puis je m’arrête, à quelques mètres d’elle. Comme elle ne semble toujours pas m’avoir remarqué, je continue de marcher, faisant délibérément craquer une branche.

Surprise, elle relève la tête dans un hoquet ; ses grands yeux, perdus dans un visage ravagé de larmes, me fixent avec un mélange de surprise, de fascination et de peur.
Puis, plus rien : comme si un voile les avait recouverts, rendant son regard vide, dénué de toute émotion, comme si, quoi que je fasse, plus rien n’avait d’importance. Comme si elle avait déjà traversé le pire.
Je m’approche encore, jusqu’à la frôler, puis je m’assois à côté d’elle, sans un bruit. Au bout d’un temps qui me semble infiniment long, elle pose, craintivement, sa tête contre mon épaule. Voyant que je ne bronche pas, elle commence à se détendre, et finit par s’endormir. Je reste immobile, fidèle gardien de ses angoisses et de ses peines.

J’ai dû finir par m’assoupir moi-même car je me réveille en sursaut, à l’entente d’un craquement sonore, plus loin dans la forêt. Le soleil est presque couché maintenant ; à mes côtés, la petite fille se réveille à son tour. Un peu perdue, elle me fixe, et miracle : un sourire, léger, presque imperceptible mais bien présent, apparaît sur son visage. Qui se crispe soudainement quand elle voit la pénombre qui commence à doucement s’installer.

— Je dois rentrer... murmure-t-elle, avant qu’un autre craquement, plus proche, retentisse.

Tout à coup, un colosse surgit de derrière un arbre, visiblement hors de lui ; il empeste l’alcool à des kilomètres à la ronde, et son corps de bûcheron est surmonté d’un visage écarlate de colère. La petite, terrifiée, ne bouge pas.
L’homme, menaçant, s’approche, proférant des insultes à moitié compréhensibles depuis sa bouche rendue pâteuse par l’alcool. Il ne semble même pas m’avoir remarqué, tant sa colère démesurée l’aveugle.
Il empoigne la petite si fort que son bras émet un craquement ; la rage s’empare de moi, et je me jette sur l’homme, dans l’unique volonté de protéger la gamine. Le colosse est trop surpris pour faire un geste, et j’en profite pour lui asséner le premier coup : un coup de tête dans les côtes.
Malheureusement pour moi, cela lui permet de reprendre ses esprits, et d’un coup de bras puissant, il m’assène un violent coup dans le ventre, suivi d’un coup de pied qui m’envoie voler contre le tronc d’un arbre. Ma tête heurte le bois, et ma conscience vacille ; tout ce que je peux voir avant de perdre connaissance, c’est la petite fille, en pleurs, suppliant son père d’arrêter.

Quand je me réveille, plus aucune trace, ni de la petite ni du père. Mon corps me fait mal ; je m’assois et attends.

Depuis une semaine, j’attends. La gamine n’est toujours pas revenue. Je commence à perdre espoir quand sa petite tête blonde apparaît de derrière un arbre. Elle hésite un instant, puis se jette à mon cou, me serrant fort.

Avisant le petit sac à dos pendu à son épaule, je comprends qu’elle n’a plus l’intention de rentrer désormais ; décidant alors de lui révéler un des secrets cachés de cette forêt, je saisis le bas de sa robe, pour l’inciter à me suivre. Elle hésite quelques secondes, se tourne une dernière fois vers l’orée de la forêt, et m’emboîte le pas.

Nous avançons un moment, nous frayant un passage parmi les épaisses broussailles, passant par des chemins dont même les meilleurs chasseurs du coin ignorent l’existence, et arrivons dans une petite clairière où une maison de bois semble attendre ses visiteurs. La porte s’entrouvre sur le garde forestier : un vieil homme au sourire rassurant. Il comprend au premier coup d’œil, quand il découvre les bleus sur le corps de la petite. Il s’approche et m’ébouriffe vigoureusement la tête, comme pour me féliciter.

Quelques jours plus tard, chaque habitant peut lire, à côté de ma photo en première page du journal local :
« Un jeune loup sauve une enfant victime de maltraitance. »

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Odile · il y a
C'est étonnant et tristement logique, je comprends par la chute pourquoi cette petite n'a pas eu peur de son "sauveur"...
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Liam Azerio · il y a
Comme une revisite du chaperon rouge... C'est habituellement mené, et intelligent. Un grand bravo
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Laurent Martin · il y a
ah ben jusqu'à la dernière ligne, je me demandais où était l'originalité, si ce n'est une belle écriture, et bim, la chute!! bravo
Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir mon œuvre en lice pour le TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson
Merci d'avance pour votre lecture!

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Kendra Ladel · il y a
C'est très beau, très attendrissant.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Akeli. Je relis votre superbe texte avec autant de plaisir.
Vous avez aimé Ouaip. Aimerez-vous Mumba ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba Bonne journée à vous.

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Merlin Merlinéa · il y a
Il suffit d'un peu de courage et d'un premier pas...
Flegme grand ducal est en finalevet a besoin de votre soutien

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Pascal Depresle · il y a
Merci pour ce joli conte. A l'occasion, et sans aucun engagement, n'hésitez pas à pousser les portes de mon univers. Merci.
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Chantal Le Grand · il y a
la forêt toujours inspiratrice de contes fabuleux!
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Lili Caudéran · il y a
J'ai bien fait de reprendre ma quête sur ce site car elle m'a conduite dans cette forêt pour y découvrir un joli conte... Bravo !
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Otaku42 · il y a
Je suis fan !
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Océane D. River · il y a
Oh merci ça me fait tellement plaisir venant d'un(e) autre otaku ? *-*

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