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La fille du bloc

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Michele Rizzardi

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Par chance, à cette heure-ci, le RER n'était pas encore bondé. Nathalie rentrait de l'hôpital après sa garde de nuit qui avait encore été agitée. Elle s'était battue pour obtenir ce poste d'infirmière de bloc opératoire et ne regrettait rien mais la nuit dernière vit arriver aux urgences nombre de patients. Elle assistait le Docteur Herriot, un des plus grands chirurgiens en cardiologie de la capitale et comme c'était souvent le cas, l'éminent professeur avait un caractère particulièrement pénible. Mais il en fallait plus à la jeune infirmière de 29 ans pour se démonter. Au bout de trois ans de collaboration quotidienne ou presque, elle avait fini par amadouer Herriot, qui , bien que nimbé de cette auréole de praticien hors normes, lui avait fait comprendre qu'il l'appréciait. Entre ces deux-là, nul n'était besoin de parler, ils se comprenaient par un simple regard.

Châtelet- Les Halles....invariablement, Nathalie fredonnait cette chanson d'Obispo qu'interprétait Pagny. Elle n'avait guère le temps de déambuler dans cette station tentaculaire où les différentes lignes se mêlaient, s'entrecroisaient, se superposaient. Elle était bien trop jeune pour avoir connu le chantier pharaonesque des années 70, le fameux trou des Halles mais sa mère lui en avait longuement parlé. Elle se demandait si à cette heure matinale, elle croiserait ce beau jeune homme vu à maintes reprises ce mois-ci. Il était grand, athlétique, d'une élégance racée. Nathalie s'était plu à imaginer qu'il était avocat ou homme d'affaires. Elle se surprit à surveiller la porte de la rame à chaque arrêt comme une adolescente fleur bleue qu'elle n'était plus, qu'elle n'avait jamais été, trop absorbée par ses études et son ambition. Sans vouloir se l'avouer, elle savait pertinemment que si sa vie professionnelle était exactement celle qu'elle avait décidée, il n'en était pas de même pour sa vie affective. Peut-être que son métier l'avait endurcie plus que nécessaire.

Puis, l'incroyable se produisit, il était là dans un costume à la coupe impeccable. Elle faillit lui faire un signe mais lui aussi, la reconnut et vint s'asseoir juste en face d'elle. Il se présenta, il s'appelait Pierre et non, il n'était ni avocat ni dans les affaires, il était tout simplement comédien et gagnait sa vie comme mannequin de temps à autre, en attendant un rôle. Il s'assura qu'elle n'était pas trop déçue par la mauvaise nouvelle et Nathalie rit aux éclats. En plus, il a de l'humour pensa-t-elle...elle l'observa attentivement en échangeant avec lui un long regard, elle le trouva un peu pâlot et regretta aussitôt cette remarque dictée par une déformation professionnelle. Pierre était un garçon charmant, cultivé, à la conversation aimable. À son tour, il lui demanda quelles étaient ses occupations, ses passions, ses lectures. Le voyage promettait d'être des plus agréables.

Soudain, Pierre ressentit une vive douleur au bras gauche et dans sa poitrine. Il fallut moins d'une demi-seconde à l'infirmière pour reconnaître les premiers symptômes d'un infarctus. Elle appela aussitôt le numéro direct des urgences de l'hôpital où elle exerçait et ses collègues prirent Pierre en charge à la station suivante. Nathalie s'engouffra dans le fourgon qui fila toutes sirènes hurlantes vers l'hôpital. Il était près de 6 heures du matin et le professeur Herriot devait être déjà rentré chez lui. Au mépris de toutes les procédures, elle appela sur son portable et lui expliqua qu'elle ne voulait pas d'autre chirurgien que lui. Herriot lui posa les questions d'usage pour affiner son diagnostic mais il savait parfaitement que sa meilleure infirmière de bloc n'avait pas pu se tromper. Le brancard traversa les couloirs froids du sous-sol et Pierre fut en salle d'opération moins d'une heure après son malaise. Herriot avait revêtu sa blouse et Nathalie se tenait auprès de lui. Comme à l'accoutumée, ils n'eurent pas besoin de parler en dehors des injonctions classiques propres à une telle intervention. Le médecin avait pris tout de même le soin de demander à Nathalie de ne pas se sentir contrainte de l'assister si le patient était un proche mais il connaissait déjà la réponse. L'opération révéla une faiblesse cardiaque chez Pierre sûrement d'ordre génétique et rien n'était moins sûr que Pierre s'en sût atteint.

Il était presque neuf heures quand le médecin et l'infirmière sortirent du bloc. Nathalie était bien plus secouée qu'elle ne voulait le montrer. Herriot crut bon de la rassurer en essayant d'oublier, ne fût-ce qu'un instant, le ton qu'il réservait aux familles d'ordinaire. À aucun moment, il ne voulut mentir à sa collaboratrice et quand bien même aurait-il eu ce dessein, il la savait assez perspicace pour noter la moindre discordance. Aussi, lui parla-t-il clairement. Pierre était cardiaque et il lui fallait un régime alimentaire particulier, une hygiène de vie saine et une surveillance régulière. Nathalie acquiesça en hochant la tête. Elle promit à son patron qu'elle veillerait personnellement sur Pierre, ce à quoi le chirurgien répondit qu'il la comprenait mais qu'il craignait que la charge fût lourde à assumer même pour elle. Il avait deviné ce qui motivait Nathalie, il estima qu'il fallait la mettre en garde et à la question fatidique que Nathalie ne manqua pas de poser, à savoir quelle était l'espérance de vie de Pierre, Herriot répondit que l'homme de sa vie était un grand cardiaque et qu'il tiendrait... jusqu'au prochain arrêt.

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Patrick Peronne · il y a
Un texte en "contours" mais qui réussit à rester dans le thème. Mon vote
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Michele Rizzardi · il y a
Merci Patrick ! J'ai un poil détourné le thème...j'admets...
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Vrac · il y a
Du chouette "Nous Deux " !
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Michele Rizzardi · il y a
Oui, de temps en temps, ça repose...
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Legab · il y a
Et pan ! ça c'est une belle chute ! Bravo !
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Zutalor! · il y a
Subtil, très subtil...
On pourrait dire : "Au suivant" !
https://www.youtube.com/watch?v=AKvQZuCueX4

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Violette · il y a
Le hasard des rencontres du RER fait parfois bien les choses surtout pour Pierre, sa rencontre avec Nathalie lui sauve la vie.
Est-ce une chance pour Nathalie ou un futur chagrin ? La réponse du médecin fait sourire, elle colle parfaitement au thème de votre récit ainsi qu'à celui du concours ! Bravo.

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Hortense Remington · il y a
Et bien je le trouve dans le thème ce très joli texte. Elle rencontre Pierre dans le RER, peut-être qu’il ne le prendra pas pendant 40 nouvelles années mais c’est le lieu d’une rencontre, c’est le lieu d’un sauvetage, ce n’est pas rien ! La chute est tout à la fois drôle et cruelle. Un jeu de mot subtil qui sourit au thème !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
D'un arrêt vers le bonheur à un autre, définitif hélas !
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SakimaRomane · il y a
Jolie chute qui nous ramène au RER
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Frederic Schuh · il y a
A voté
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Miraje · il y a
D'un R.E.R à un autre ☺☺☺ !
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