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La filature

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Emerillon

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Il est là, mon John. Il fume, assis à côté de moi, sur cette chaise branlante, celle qui reste toujours sur la petite terrasse de bois devant la cabane. Comme il a changé ! Tout vieux, tout ridé. Oui, bien changé depuis qu'on est arrivés ici. Moi, Anaïs, Albertine, sa femme, je le dis, ce n'est plus le même. Il me fait penser au père quand il lui a annoncé : Anaïs et moi, on veut se marier. Le père, déjà fourbu par la vie, nous a bénis : « Dieu vous garde les enfants et qu'il vous donne plus de chance qu'à la mère et à moi. »
Oui, John, il a vieilli. Après tous ces tracas qu'on a eus. On était partis pleins d'espoir pour trouver du travail. Déjà mon ventre s'arrondissait. On est arrivés là-bas et ça a été le soleil dans notre vie : John se louait à droite, à gauche, il y avait toujours de l'emploi. Et les enfants qui arrivaient les uns après les autres. L'année où les jumeaux sont nés, la famille se montait à neuf, déjà !
Ah, c'était pas l'ouvrage qui manquait ! Et puis, il y a eu cette maudite crise. Il a fallu partir. On s'est installés dans cette fichue cabane. Et tous les jours il doit aller en ville pour se faire embaucher à la tâche.
Sûr qu'il est fatigué. Il se demande comme moi de quoi l'avenir sera fait. Sa cigarette, il l'a bien méritée. Demain, pourvu qu'il rapporte quelque chose. Sinon, c'est des haricots et rien d'autre pour souper.

***

Cigarette fichée dans leur tronche pas rasée, ils sont quelques dizaines assis sur le muret. Le contremaître sort et lance : « Il me faut quinze gars aujourd'hui. »
Ils se précipitent, épaule contre épaule. Le contremaître compte : « Toi, toi, toi, toi et toi... » Le torse de John se force un passage, bouscule un grand rouquin à bretelles. Il est le dernier, happé parmi les protestations de ceux qui restent. Le rouquin hurle : « Bâtard, tu me le paieras ! »
La filature, John y a déjà travaillé. Il faut graisser les machines, remplacer les fuseaux vides, faire des nœuds quand les fils cassent dans des endroits invraisemblables. D'un métier à l'autre, les ouvrières l'appellent. Tandis qu'il transporte les lourdes bobines de coton, il repense à la scène du matin. Le grand rouquin, il le connaît vaguement : la réputation d'un gars qui fout le grabuge le samedi soir et siffle sa paie en moins de temps qu'il faut pour le dire. N'empêche, un pas commode et si dans la journée, il n'a pas trouvé d'embauche, sûr qu'il le coincera à la sortie.
Cacher son blé et filer par derrière, c'est ce qu'il aura de mieux à faire. Le bureau du comptable n'est pas visible de la grille d'entrée. Après la paie, il ira aux WC, longera les hangars à ballots et se glissera par la petite porte du fond. Pourvu qu'elle ne soit pas verrouillée parce que le mur, il est vraiment haut !
Et quand il sera dehors, gaffe à ne pas se faire repérer. Attendre que la nuit soit tombée. Oui mais l'épicerie sera fermée et tintin pour le lard. La pauvre Anaïs qui aurait été si contente d'en mettre dans ses haricots ! Et les gosses qui l'attendent avec impatience ! Il soulève une bobine, elle pèse une tonne. La sueur se faufile entre ses omoplates et mouille ses cheveux. Ses biceps se tétanisent. Il crève de chaud. Il frissonne. La bobine debout contre sa poitrine, enserrée dans ses deux bras, il avance en soufflant. Son ventre gargouille, ses mollets flageolent, il titube, trébuche : qu'est-ce qui m'arrive ? Bon Dieu, ça va mal, faut que je me retienne !
Sa charge bascule et l'entraîne. Sa tête heurte le montant d'un métier. Il s'écroule...

Quand il se réveille, il fait nuit. Il a mal. Ça le tiraille de partout. Il se tâte la nuque et gémit. Son cœur cogne sous son front. Il est allongé dans le réduit du gardien. L'homme, il le distingue mal, il ne voit que le bout rougeoyant du mégot entre ses dents.
— Eh bien, mon garçon, tu l'as échappé belle. T'aurais pu te fracasser le crâne contre cette foutue machine. Tu crois que tu vas pouvoir rentrer chez toi ? Tous les autres sont partis et je dois rester ici, tu comprends ?
— Oui, oui, ça va aller. Il se redresse avec effort
— Je te fais passer par derrière, la grande grille, elle est condamnée. Y a des poulets qui montent la garde. Sacrée Bon Dieu de journée : un mort ! Y se sont battus au couteau juste là devant. Ça en fait un de moins à l'heure qu'il est. Un grand rouquin avec des bretelles, Peter le Bagarreur qu'on l'appelait...

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Belle plume je te soutien
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Jean Calbrix · il y a
Un beau suspense savamment mené dans une période où la misère s'abattait sur la population aux Etats-Unis. Bravo, Emerillon ! Vous avez mon vote.
Mon Lucky Luke, que vous avez apprécié, est maintenant en finale avec les compteurs remis à zéro ! Une nouvelle petite chevauchée vers ma page ? http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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Fantomette · il y a
Bien triste histoire, bien écrite, mon vote. Si cela vous dit, je suis en compétition avec "Soleil de la saint Valentin". Peut être à bientôt
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Emerillon · il y a
Merci de votre appréciation
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Marie · il y a
Ailleurs, autrefois mais toujours d'actualité. Une vie dure, quasi misérable évoquée sans aucune sensiblerie et avec sobriété. J'aime beaucoup et je vote.
Je vous invite pour " L'homme au caddie" dans Nouvelles, mais ne vous sentez pas obligé.

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Emerillon · il y a
Merci Marie. Je suis sensible à votre commentaire très juste : j'aime la sobriété.
Je suis allée voir 'Marie' chez les auteurs : il y en a pléthore mais je ne vous ai pas trouvée.

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Marie · il y a
En lice actuellement "L'homme au caddie" dans Nouvelles. Moi, c'est Marie tout court ; l'avatar se reconnaît. Merci pour votre démarche.
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Emerillon · il y a
Rien vu après récidice. Pas de Marie tout court.
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Marie · il y a
Vous avez piqué ma curiosité ; de fait il y a 5, ou 6, Marie tout court !!! Sans compter les autres ! Bien plus que lorsque j'ai pris ce pseudo fort peu original, je le confesse. On reconnaît néanmoins l'avatar emprunté aux œuvres trouvées à Pompéi ( jeune femme songeuse prête à écrire ). Mais ne perdez pas de temps ; quand j'aurai récupéré mon ordinateur, je vous enverrai peut- être le lien. On peut aussi taper le titre de la nouvelle qui est encore assez visible puisque récente...
Il faudrait que je songe à changer d'identité !
Bonne journée Émerillon !

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Emerillon · il y a
Oui je suis allée directement lire'' l'Homme au caddie'', très fort pour lequel j'ai voté. J'ai beaucoup apprécié aussi l'intrigant ''Mot pour maux''.
Pas rencontré le belle Pompéienne qui aurait pu vous faire reconnaître parmi la myriade de Marie.

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Marie · il y a
Vraiment merci, Emerillon, d'être passée car cela vous a demandé de faire des recherches. Très gentil d'avoir lu une autre nouvelle.
Oui, après vos remarques, je songe sérieusement à changer d'identité, si ce n'est pas trop complexe.
La Pompéienne est là en tout cas à côté de ma réponse.
J'ai mis "passéE" parce que vous avez écrit "alléE" mais je pensais que vous étiez un Monsieur...

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Emerillon · il y a
Non, non je suis miroir et non bouclier. C'est mon totem de scout !
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Eugène · il y a
Il y a un côté "grande dépression" qui sonne très juste. Mon vote +1
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Emerillon · il y a
Oui, c'est l'époque. Merci, Eugène de votre vote. Je passe vous voir.
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Cannelle · il y a
Une toute petite chance dans un océan de déveine ! mon vote (9). Une coquille peut-être sur le prénom de la femme au début ? Cela n'enlève rien à " l'atmosphère"
et au plaisir de la lecture.
Si vous avez un moment :
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/tu-es-apparue

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Emerillon · il y a
Merci, Cannelle, de vos encouragements. Je ne vois pas la coquille dont vous parlez. Je passe vous voir.
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Cannelle · il y a
Voilà l'incohérence que j'ai repérée : au début du texte "moi, Anaïs, Albertine" et au 2/3 du texte "la pauvre Anaïs". je pense que vous pouvez demander à Short une modification. Merci si vous me lisez
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Emerillon · il y a
J'aurais dû écrire 'Anaïs-Albertine' (avec trait d'union), deux prénoms accolés pour désigner la femme de John. Je me suis contenté d'Anaïs la deuxième fois.
J'ai beaucoup aimé le merveilleux de l'arbre à l'oiseau et la nostalgie poétique de l'appeau d'Emile. Mes votes

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Cannelle · il y a
:-))
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Michèle Harmand · il y a
Un court vraiment captivant. +1 :)
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Emerillon · il y a
Merci de votre soutien. Fouillé dans la boîte aux potirons : bravo pour votre imagination !
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Michèle Harmand · il y a
Mon imagination en est fort aise. Mes potirons aussi. Merci, Emerillon :)
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Philshycat · il y a
On plonge, dès le départ ,dans l'histoire!Mon recueil :http://www.monbestseller.com/manuscrit/chemins-de-traverse#.VOHD9-aG-xB
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Emerillon · il y a
Merci de votre appréciation.
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Roseerourke · il y a
Votre texte m'a beaucoup plu, l'écriture au présent est efficace et pleine d'images, la chute surprenante, cela me fait penser à Raymond Carver. Je vous suis, bonne continuation. Si vous passez par chez moi, merci de vos commentaires.
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Emerillon · il y a
Merci. Flattée de vous évoquer Raymond Carver !
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Murielle · il y a
Bravo, sensible à l'ambiance, lourde. Travailleur usé par son quotidien, la charge sur ses épaules semble peser une tonne... Très beau texte, +1. A l'occasion, je vous invite à découvrir mon univers, avec ou sans vote, j'aime les échanges
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Emerillon · il y a
Touchée par votre appréciation. Je vous suis.
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Murielle · il y a
Oui je suis déjà venue, bravo pour votre univers!
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