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La fête de la musique... mais quelle musique ? Une cacophonie sans pareil, des musiciens qui se trémoussent sur scène avec une sono à fond qui rend sourd.
Des tables et des bancs occupent toute la place du village... Il fait bon, cela promet d'être grandiose...
Les barbecues fument et exaltent déjà leurs fameuses odeurs de graillon, de viande quasi brûlée et de charbon de bois poussé à bout.
Il y a des buvettes, bien sûr, la bière commence par couler à flot, les bouteilles de vin sont débouchées, les boissons minérales sont confidentielles.

J'erre parmi cette cohue, mal à l'aise, bien sûr, car je n'aime pas la foule.
Il faut quand même faire bonne figure. Mon mari, adjoint au maire, va me rejoindre et nous allons saluer, comme il se doit, les notables du village.
Une tente, un peu à l'écart, leur est réservée et l'on y voit déjà quelques costumes sobres et des chemises étincelantes.
Les tables ont des nappes blanches, il y a des seaux à glace. Il est bien évident que les élus communaux sont choyés, ou, de façon plus réaliste, que l'on ne mélange pas les torchons avec les serviettes...

Je piétine, au comble de l'ennui...
Tiens, au loin arrive Jacky... Comment ne pas le reconnaître ? Il fut mon amant, le bel ange blond de ma jeunesse.
Toujours la barbe bien taillée, toujours les cheveux clairs et ondulés jetés en arrière, telle une crinière.
Toujours bien mis, toujours parfumé de frais sans doute.
Il dégage, en marchant, l'aura du mâle... Pire, du prédateur. Démarche de félin, de la plus belle espèce.

Le temps s'écoule, interminable, dans cette fête qui me vrille les oreilles.
Je me maudis d'être là.
J'aperçois, à une table en bordure, d'ex-collègues de travail. Je sais que je serai bienvenue parmi elles, alors, pourquoi hésiter ?
Je suis reçue à bras ouverts. On m'offre, sans chichi, une coupe de mousseux tiède.
A la même table, des ouvriers causent peinture, avec force gestes et rires gras :
— Tu te rends compte, la cliente m'a expliqué comment doser les couleurs !
Ils se tapent sur les cuisses... assurément, leur soirée ne fait pas que commencer.
Mais voilà que Jacky est près d'eux. Il sermonne :
— Faites gaffe, les gars, s'il y a des contrôles de police, vous êtes bons pour le retrait de permis... Je ferai comment pour honorer les chantiers ?
Le nonchalant d'antan serait donc devenu patron ?
Son regard coule vers moi... Toujours les mêmes yeux, des yeux d'océan : bleu clair par temps calme, bleu brillant des tempêtes, bleu coupant des orages...
Son bras contourne le banc, il me prend la main.
— Tu t'ennuies ferme, on dirait !
Moi (mondaine, désignant le monde du menton) :
— Nous n'avons pas les mêmes centres d'intérêt.
Sourires de connivence.
Et, direct, Jacky lance l'estocade :
— Tu viens chez moi ?
— Chez toi ?
Deux secondes d'hésitation.
— D'accord...
Une amie se penche :
— Ton mari est vers la tente, il doit te chercher.
Jacky et moi nous levons furtivement, nous éclipsons vite fait sous les arcades de la vieille ville toutes proches.
Maintenant, on court dans la ruelle sombre qui longe le château médiéval, et là, sur un muret rugueux, nous faisons l'amour...
Faire l'amour ? Non, il ne s'agit pas d'amour...
Il s'agit d'une fête. Rien que cela.
La fête des sens qui s'embrasent.
Orchestration accélérée de gestes du passé.
Brûlure. Deux corps qui se reconnaissent et s'épousent...

PRIX

Image de Automne 2017
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Champolion · il y a
Bon!C'est vrai que je viens bien tard...
Je n'étais pas encore là lors de sa parution.
L'ambiance pénible de ces fêtes "obligées" qui font mal aux joues à force de faire semblant de sourire.l'évocation minutieuse du bruit et des odeurs...tout ceci est décrit dans un style sobre et efficace.
La chute (enfin, une "vraie" fête...dans la fête!) apporte une touche réjouissante et salutaire du plus bel effet et libère littéralement le lecteur gagné lui aussi par l'oppression de cette foule étouffante
Mes voix
Champolion

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Elisabeth Marchand · il y a
Merci pour ton passage ici, Champolion, ajouté à un gentil commentaire. Amitiés.
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JLK · il y a
Si certains musiciens deviennent sourds, c'est parce que leur sono tonne.
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Elisabeth Marchand · il y a
Tu es fort en jeu de mots !!
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Alraune Tenbrinken · il y a
Une fête qui tourne à la bacchanale...
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Elisabeth Marchand · il y a
Merci pour lecture et commentaire, Alraune.
J'ai découvert ta page et c'est pur plaisir.

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Lange Rostre · il y a
Pour une fête de la musique, ça finit en accord parfait.
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Chateaubriante · il y a
et si quelqu'un(e) les voit, ça fera une rumeur, pour un dimanche matin, à la sortie de la messe, que Raymond est cocu
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Sylvie Talant · il y a
En attendant tes textes en compétitions je poursuis mes découvertes de tes anciens écrits. Ce TTC qualifié pour le concours d'automne 2017 ( je l'avais loupé ) évoque surtout l'été, les joies si particulières des étés alanguis. Des personnages bien croqués et des tranches de vies plaisantes à lire.
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Elisabeth Marchand · il y a
Merci, Sylvie, d'être venue me lire... d'autant plus que je sais que le temps t'est compté!
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Proton40 · il y a
Je te découvre sous un jour différent par rapport aux autres textes, et le style direct donne un joli punch !..Et dire que son pauvre mari reste dans l'attente...
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Elisabeth Marchand · il y a
Pauvre mari, effectivement... Merci de lire Mes écrits... Je m'amuse et, ce qui est bien, c'est que l'on peut faire naître plein de personnages avec un stylo...
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Oriel · il y a
Cette bourgeoise coincée m'ennuyait au début. Elle se rattrape quasi correctement
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Elisabeth Marchand · il y a
Merci Oriel pour ton passage par ici... et je vois que tu lis attentivement le forum aussi!! Nos personnages peuvent tout faire... c'est le grand privilège de les faire naître sous notre plume...
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Oriel · il y a
Et cela vaut toutes les places en finale.
Je me fais discrète car je trouve qu'il vaut souvent mieux prendre du recul

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Elisabeth Marchand · il y a
Nous ne sommes pas seules ds ce cas... quand j'ai compris que les lauréats le sont car ils rameutent des votes, je me suis satisfaite de lire et de recevoir des commentaires sous mes chefs-d'oeuvres (n'ayons pas peur des mots!!)... j'ai vu un mec avec 5000 lectures pour son poème!! La compétition en devient presque risible... grosses bises...
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Oriel · il y a
Un jour ou l'autre, il va se développer autre chose... On verra. Bon weekend aussi. ( j'essaie de ne pas être esclave du site et cela me convient mieux.) J'ai des dessins à faire. Bises aussi
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Elisabeth Marchand · il y a
Bon w-end... c'est devant un bon café que je me pose devant le forum... ma récréation en quelque sorte... mais c'est une activité trés très secondaire!
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Un texte joliment équilibré.
Et j'aime votre façon rapide cet efficace de planter le décor.

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Anne-Marie Mpeye · il y a
"et"
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Elisabeth Marchand · il y a
Merci Anne-Marie d'être venue sur ma page en retour... j'agis aussi ainsi... du coup, on lit et on a des lecteurs... dans la vie, je fuis le superflu et garde l'essentiel (les privilèges de l'âge!!), alors, j'écris aussi suivant ce contept sans doute... Amitiés.
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Jean Calbrix · il y a
Voilà une femme qui s'ennuie dans une un fête de village où elle doit "paraître" et voilà qu'elle trouve un plan pour briser cet ennui ! Bravo, Elisabeth, pour ce joli texte qui ne manque pas d'humour. Je clique sur j'aime. (le correcteur d'orthographe qui n'aime pas les doublons, vous a effacé deux "vous" qui font désormais défaut à la ligne 9 en remontant)
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